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    « Aider à passer ce cap difficile »

    En période de crise agricole, Pascal Cormery, président de la MSA, rappelle que l'institution est un interlocuteur possible en cas de difficulté. © Franck Beloncle/ CCMSA Image

    En période de crise agricole, Pascal Cormery, président de la MSA, rappelle que l’institution est un interlocuteur possible en cas de difficulté. © Franck Beloncle/ CCMSA Image

    La détresse des agriculteurs continue de se manifester, car la crise durable à laquelle ils font face met en péril leurs exploitations. Retour sur ce climat de tension et sur l’appui possible de la MSA, avec Pascal Cormery, son président.

    Les origines des crises qui frappent le monde agricole sont variées. Comment l’agriculture française en est-elle arrivée là ?

    On ne peut pas pointer une cause unique à ces difficultés qui touchent principalement les filières bovine, porcine et laitière. L’évolution de la réglementation européenne, avec la suppression, l’an dernier, des quotas laitiers, a conduit à une augmentation de la production moyenne et de la concurrence, et amené un certain nombre de pays à produire avec des unités nettement plus importantes que celles existant en France.

    Pour la production porcine, le marché, purement libéral, n’a jamais été contingenté, ni régulé à l’échelle communautaire. Au sein de l’Union européenne, certains pays produisent bien plus que nous, avec des coûts moindres.

    En Espagne, par exemple, les plus petits élevages totalisent 3 000 truies, soit 75 000 porcs. Chez nous, nous sommes souvent autour de 300 truies. Nous n’avons pas du tout la même perception, la même organisation – la disparité des exploitations en termes de taille est une réalité depuis longtemps en Europe.

    On constate aujourd’hui que la concurrence se situe entre les principaux pays de l’Europe – France, Allemagne, Italie et Espagne – avec, parfois, des distorsions de concurrence. Pro-européen, je m’interroge quand même sur cette évolution et l’absence de consensus social et économique au sein de l’Union.

    Dans notre pays, nous avons, d’un point de vue culturel, patrimonial et sociétal, une appréhension différente de l’exploitation. À chaque fois qu’ils veulent se moderniser et s’agrandir, les agriculteurs rencontrent des problèmes car la société n’accepte pas d’avoir auprès de chez elle de plus grands ateliers. Cela constitue aussi une réalité.
    Voilà un certain nombre de raisons pour lesquelles nous sommes confrontés à la crise actuelle. Autres points : la restructuration de l’aval – les unités d’abattage notamment – et la pression sur les prix de la part de la grande distribution.

    Il y a des aspects liés à notre profession sur lesquels nous pouvons travailler, d’autres qui sont extérieurs et sur lesquels il est plus compliqué pour nous d’agir. À titre d’exemple, en production porcine, la matière première coûte de 30 à 35 % de moins qu’il y a un an, mais le prix n’a pourtant pas diminué en magasin. Les agriculteurs ont donc l’impression d’être trompés et trahis. La nourriture a-t-elle un prix ? Les producteurs ont-ils le droit d’être payés correctement ?

    © Jean-Michel Delage/ CCMSA Image

    © Jean-Michel Delage/ CCMSA Image

    Tant qu’on n’assurera pas une rémunération pour leur travail au-dessus des coûts de revient, il y aura de la colère dans les campagnes. S’il n’y a pas d’évolution sur les prix, la grogne va se poursuivre et la situation de l’agriculture sera dramatique.

    Actuellement, on avance que 30 % des agriculteurs ne dégageront pas de revenus. Au mieux, certains ont quelques réserves ; les autres demanderont la prime d’activité [voir encadré], contracteront des emprunts.

    Le vrai problème, d’un bout à l’autre de la crise, c’est l’absence de revenu. Le travail qu’accomplissent les agriculteurs ne les rémunère plus et ils n’ont pas de visibilité sur l’avenir. Les salariés sont eux aussi victimes et peuvent perdre leur emploi.

    La MSA a été interpellée avec des sollicitations parfois extrêmement fortes et concentrées localement. Parmi les raisons incriminées, on désigne les charges sociales. Quel est votre point de vue ?

    C’est le moyen le plus facile que la profession et les pouvoirs publics ont trouvé en cas de crise. Incriminer les cotisations sociales d’un côté, proposer leur étalement, leur report, leur prise en charge de l’autre… Cela revient à gérer des problèmes économiques par des solutions sociales ; c’est une fausse bonne idée.

    La protection sociale obligatoire, confiée pour le régime agricole à la MSA, protège contre différents risques. En contrepartie des cotisations demandées, des prestations sont versées, des actions de prévention, des aides sociales et des services proposés, et des solutions d’accompagnement mises en œuvre.

    Pourquoi parler de la protection sociale de manière négative, alors que le système de solidarité français permet de prendre en charge la maladie, les hospitalisations et les traitements coûteux, de verser des allocations familiales, des retraites… ? Pourquoi toujours l’évoquer en termes de coût et jamais par rapport à ce qu’elle procure ?

    Si on fait le choix d’éliminer cette solidarité de notre réflexion, chacun devra se débrouiller ; avec une protection sociale meilleure pour les gens disposant des revenus les plus corrects et un autre système, à la charge de l’État, pour les plus défavorisés. Oui, il faut assumer le fait d’être solidaires. Quand on a du revenu, il est normal qu’on paie des cotisations. Mais, aujourd’hui, la problématique pour la profession agricole, c’est bien son revenu. On en revient à la question précédente.

    De nouvelles annonces ont été faites récemment par le gouvernement sur les cotisations sociales. Qu’en est-il et comment cette mesure est-elle ressentie ?

    La baisse de sept points de cotisations annoncée par les pouvoirs publics est une réponse valable pour les gens qui disposent de revenus. Il s’agit d’une bonne mesure sur une année normale car elle permet à l’agriculture de gagner en compétitivité mais, aujourd’hui, en année de crise, ça ne résout rien et n’apporte pas de trésorerie sur les exploitations. Sept points sur zéro revenu, ça fait toujours zéro.

    Comment la MSA mobilise-t-elle ses équipes pour accompagner ses ressortissants dans cette période tendue ?

    Par ses missions, son réseau d’élus et de proximité, par sa culture et ses valeurs, la MSA est une organisation professionnelle agricole qui peut contribuer, dans la mesure de ses moyens, à atténuer les problèmes sociaux et financiers de ses assurés.

    Nous mobilisons à la fois le personnel, en relation directe avec les assurés, et les élus pour détecter et soutenir au mieux les gens en détresse, dont certains se cachent parce qu’ils ne veulent pas ou n’osent pas dire qu’ils ne vont pas bien. Dès qu’on est en grave difficulté économique, on se trouve aussi en détresse humaine, sociale, psychologique. On n’a pas forcément envie de s’exprimer là-dessus.

    Des cellules ont justement été mises en place dans les MSA pour détecter ces situations. Les équipes et les élus de la MSA doivent aller au contact des personnes en souffrance. C’est notre vrai rôle sur nos territoires, même si cela n’est pas facile. Ceux qui nous appellent ont encore un peu de ressort et une capacité à réagir. Mais d’autres sont dépassés par l’étendue de leurs problèmes. Dans ce cas, il faut surtout ne pas rester seul.

    J’ajoute que les travailleurs sociaux, les conseillers chargés de suivre ces situations ont besoin de temps pour construire une relation et réaliser un accompagnement – rencontre, écoute, analyse, contact avec les partenaires, mise en œuvre de solutions… Nous avons une mission sociale. Si les pouvoirs publics nous enlèvent des moyens humains, comment pourrons-nous l’assurer correctement ?

    Un message pour les agriculteurs en désarroi ou en colère ?

    La colère est mauvaise conseillère. Dans cette période tourmentée, il est essentiel que les personnes confrontées à des difficultés ne restent pas isolées, qu’elles acceptent de se faire aider.

    La MSA est l’un des interlocuteurs possibles ; elle peut étudier la situation de ses ressortissants, afin de s’assurer qu’ils perçoivent toutes les prestations auxquelles ils ont droit, faire le point avec eux pour trouver des sorties positives, des solutions en adéquation avec leurs attentes et leurs possibilités : accompagner au mieux les gens en fin de carrière jusqu’à l’âge de la retraite, aider les plus jeunes à passer ce cap difficile, voire envisager avec les plus découragés, les plus endettés, des pistes pour une reprise de confiance en soi, de nouveaux projets, une réorientation…

    La MSA dispose de professionnels, de possibilités d’intervention, d’un réseau de partenaires – autant de leviers qu’elle peut activer pour discuter, avec exploitants et salariés en difficulté, des solutions à bâtir ensemble.

    Gildas Bellet

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