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Anim’santé, c’est de la balle !

Ateliers Anim'santé par la MSA Nord-Pas de Calais. Ils sont sept hommes et sept femmes, venus en couples ou non, à avoir laissé pour quelques heures leur élevage laitier ou leur exploitation maraîchère et prendre, pour une fois, un peu de temps pour eux.

Ils sont sept hommes et sept femmes, venus en couples ou non, à avoir laissé pour quelques heures leur élevage laitier ou leur exploitation maraîchère et prendre, pour une fois, un peu de temps pour eux. © Alexandre Roger/Le Bimsa

Les ateliers Anim’santé ont été mis en place en juillet 2013 par la MSA Nord-Pas de Calais spécialement pour les exploitants et leurs conjoints, afin de leur faire prendre conscience de l’importance de prendre soin de leur santé.

Le rendez-vous a été pris en février à quelques kilomètres de Lille dans une belle ferme laitière en briques typique du Pas-de-Calais. Ciel bas et crachin d’hiver. Bienvenue à Fleurbaix. Ils sont sept hommes et sept femmes, venus en couples ou non, à avoir laissé pour quelques heures leur élevage laitier ou leur exploitation maraîchère et prendre, pour une fois, un peu de temps pour eux. Leur moyenne d’âge : 44 ans. Leur point commun : ils sont agriculteurs et bénéficient des quatre ateliers d’Anim’santé, un programme de prévention à destination des exploitants agricoles, organisé depuis 2013 par la MSA Nord-Pas de Calais.

« Trouver le temps de venir »

Dans notre métier, est-ce qu’on a le droit de tomber malade ? Comment faire pour décrocher ? Comment concilier boulot, vie de famille et vie sociale ? Comment économiser son corps pour durer ? Autant de questions et beaucoup d’autres, dont les réponses ne vont pas forcément de soi pour ces agriculteurs.

« Le plus difficile a été de constituer les groupes », explique Marie-Andrée Devyldère, responsable des travailleurs sociaux à la MSA. « Les exploitants agricoles ont toujours du mal à lâcher leur ferme, même pour une demi-journée.» Thierry, 52 ans, éleveur laitier à Escobecques, confirme : « Je suis inscrit depuis longtemps, mais le plus compliqué a été de trouver le temps de venir. À la ferme, on a toujours quelque chose à faire. Je retourne travailler juste après. »

Avec de la bonne volonté et un carnet d’adresses qui s’est étoffé au fil des années auprès des acteurs du réseau associatif, les assistantes sociales de la MSA, qui travaillent au plus près du terrain, ont encore une fois fait des miracles pour convaincre des agriculteurs plus habitués à parler de technique, de rendement et de météo que de santé et de vie personnelle, familiale et sociale.

Du mal à se déconnecter

Les ateliers ont des objectifs à la fois modestes et ambitieux : faire prendre conscience de l’importance de prendre soin de sa santé ; intégrer la notion de prévention dans l’activité quotidienne et professionnelle, et partager les expériences et les pratiques entre exploitants. Les sessions se composent de quatre ateliers d’une demi-journée chacun. Le programme vise aussi bien les personnes vivant seules que les couples. « Souvent, on s’appuie sur les épouses pour faire venir les maris », témoigne Maryse Dhaussy, assistante sociale à la MSA. « Les femmes, il faut l’avouer, sont plus sensibles aux problématiques de santé. Mais ils ont tous pour point commun d’avoir du mal à se déconnecter. »

Les tensions sont aussi bien physiques que morales : lombalgies, tensions musculaires ou symptômes psychologiques liés à l’endettement, à la solitude et au poids du regard que la société porte sur eux. « Surtout ici, on ne vient pas avec un diaporama et un déroulé de séance tout fait. On part de leurs problématiques du quotidien, du concret et on adapte en permanence nos propos aux demandes du public que l’on a en face de nous », tient à préciser Maryse Dhaussy.

Votre corps, c’est votre avenir

L’activité physique est utilisée ici comme un moyen de prévention à part entière. On apprend comment rééquilibrer les zones de tension et de crispation à l’aide d’exercices simples. Au programme : gym douce, étirements et exercices de respiration.

« Votre corps, c’est plus qu’un outil de travail, c’est votre avenir », prévient Cédric Chapelle, responsable départemental de Siel Bleu, association qui utilise l’activité physique comme un outil de prévention santé. « À la longue, tourner la tête dans son tracteur peut devenir un calvaire. Les agriculteurs sont très touchés par les problèmes circulatoires et de retours veineux liés à la station prolongée debout, poursuit l’intervenant.

© Alexandre Roger/Le Bimsa

À la ferme, il faudrait commencer par échauffer son corps avant de travailler. Ce sont les petits gestes répétitifs qui, avec le temps, sur un corps froid, usent les individus. Le fait de maintenir une contraction en continu sur la pédale d’accélérateur du tracteur, ou les gestes quotidiens liés à la traite, peuvent être très traumatisants. Il faut apprendre à relâcher les tensions musculaires. Le gainage est également très important pour prévenir les tensions sur la colonne vertébrale. Il faut surtout éviter les à-coups à la Véronique et Davina dans vos mouvements. »

Les tensions se libèrent

Thierry, 52 ans, éleveur laitier d’Escobecques, ballon à la main, pratique les exercices de Cédric Chapelle en élève modèle. « J’ai des problèmes de dos et de nerf carpien. Je sais que c’est lié à mon métier, mais je vais essayer de mettre tout ce qu’on a appris en pratique. » Émilie, 30 ans, de Ennetières-en-Weppes, et Marie-Odile, 49 ans, de Quesnoy-sur-Deûle, également très concentrées pendant les exercices, souffrent elles aussi du dos.

« Ce qu’on remarque, c’est que les agriculteurs parlent facilement de leur travail, mais ont du mal à parler d’eux », relève Isabelle Ardaens, assistante sociale à la MSA.

Après les exercices physiques et une séance de relaxation, les tensions se libèrent…la parole aussi. « On n’en peut plus. On se fait sans cesse agresser et casser au quotidien par les médias. Un climat de méfiance généralisée s’est installé, alors que l’on fait notre métier avec passion et avec nos tripes sans jamais compter nos heures. Bientôt, à force de répéter qu’il ne faut pas manger de viande, il n’y aura plus de vaches dans les prés. Mais qui va s’occuper des prairies si on n’est plus là ?», questionne l’un des participants.

Le malaise paysan

« On nous traite tous les jours de pollueur, mais va manger une pomme qui n’a jamais été traitée…, poursuit un autre. « Ça nous blesse moralement et ça a un vrai impact sur notre travail car, à cause de ça, la carapace se fend et la passion s’érode. Ça ne nous atteint pas sur le coup, mais ça use petit à petit. On se sent mal aimé. »  Les mots prononcés par les exploitants sont durs et montrent à quel point le malaise paysan n’est pas une invention de sociologues parisiens…

Cette thématique du regard de l’autre, de l’agressivité et du stress en agriculture avait été développée lors du 2e atelier, animé par un coach en relations humaines et un technicien de la Chambre d’agriculture. Apprendre à séparer l’être et la tâche, pour se protéger de l’agression, a été l’une des pistes évoquées. Dans le prolongement des ateliers, une suite sur ce thème est envisagée dans six mois.

« Moi aussi, je travaille »

Ce territoire périurbain a de plus la particularité d’être touché de plein fouet par le phénomène de « fuite » des citadins vers les campagnes. Cette réalité, en plus de provoquer une pression foncière galopante, rend la cohabitation et le partage de la route entre les professionnels de l’agriculture et les autres usagers un peu tendu. « Certaines personnes te doublent en te pointant du doigt et en klaxonnant comme des fous, juste parce que tu es devant eux depuis dix kilomètres avec ton tracteur et qu’ils ne peuvent pas doubler, témoigne Virginie, 36 ans, exploitante en polyculture à Erquinghem-Lys, commune située non loin de Lille. Comme si j’avais le choix d’utiliser la même route qu’eux pour faire mes livraisons. Moi aussi je travaille », poursuit cette ancienne agronome.

La jeune femme, loin de se laisser démonter par l’animosité de certains voisins, a décidé de faire de sa « rurbanité » un avantage. « Je suis en train de me diversifier. Je compte faire de la vente directe dans ma ferme. Une façon pour moi d’utiliser quelque chose qui pourrait être ressenti comme une épreuve, mais que je transforme en une opportunité. » Peut-être va-t-elle donner des idées à ses voisins agriculteurs ? L’échange d’idées et le partage d’expériences sont justement l’un des fondements-mêmes de ces ateliers Anim’santé.

Alexandre Roger

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