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Bâtisseurs de lien social 1/2

La Fabrique du Revermont, dans l’Ain, est un « tiers-lieu » innovant ouvert sur le monde. L’ambition de ses créateurs : offrir aux jeunes des campagnes un espace pour inventer leur futur. Visite de ce couteau suisse du développement rural encore en pleins travaux.

« Alors vous fabriquez quoi ici au juste ? » À la question simple d’un voisin curieux, Lucile Clair, l’unique permanente du MRJC (Mouvement rural de jeunesse chrétienne) à la Fabrique du monde rural du Revermont, dans l’Ain, offre une réponse tout aussi limpide : « Du lien social. » Devant le regard circonspect du badaud curieux, la jeune femme de 23 ans, tout sourire, développe son -propos : « La Fabrique du monde rural est un lieu d’expérimentation, d’initiatives et d’animation des territoires ruraux par les jeunes. Notre projet est axé sur les volets de l’hébergement de groupe, de la culture, de la vie associative et locale ainsi que sur l’activité économique, avec au centre cette maison. » Cela mérite une visite.

Haute, fière et coiffée d’un belvédère, la bâtisse de 1 090 m² en impose. Elle semble avoir été construite pour protéger l’entrée du village de Simandre-sur-Suran, telle une citadelle, plantée là pour veiller sur cette vallée nichée dans les contreforts du Jura. Sur sa façade, on peut lire : « La Fabrique du Revermont », baptisée du nom de la région historique sise entre la Bresse et la rivière l’Ain, où se situe le village de 750 âmes. « Attention, ne dites pas aux gens d’ici qu’on se trouve dans la Bresse, c’est un sujet sensible. » Nous voilà prévenus. Bouche cousue. Dans un fouillis métallique, Lucile Clair finit par dénicher la bonne clef dans son énorme trousseau façon pension de famille. La double porte de l’imposante demeure, devant laquelle nous sommes plantés, cède à ses avances dans un grincement de satisfaction. « Ne vous inquiétez pas. C’est encore un peu vide pour l’instant. Il va falloir faire preuve d’imagination. » On confirme. Sa voix raisonne dans l’entrée majestueuse qui ouvre à son tour sur un dédale de pièces et un escalier sans fin. Elle nous met en garde : « Certains se sont déjà égarés. » Pour elle, pas de problème. Ici, Lucile Clair est un peu comme chez elle. « Vous êtes dans ma maison d’enfance. Je la connais comme ma poche. Enfin, avec mes parents, on habitait uniquement la partie qui abrite aujourd’hui l’espace co-working. La seule qui pour l’instant a été rénovée avec l’aide de bénévoles. »

Un investissement lourd pour accueillir du public

Dans la bâtisse principale, la visite se poursuit. Sur le chemin, pas l’ombre d’un meuble hormis un lit belle époque trop lourd pour être déménagé et une étagère bancale trop fragile pour envisager de refaire sa vie dans une autre famille. La majeure partie de la maison est destinée, après complète rénovation, à accueillir du public, principalement des groupes. Un ascenseur sera installé pour respecter les normes d’accessibilité. Les futurs visiteurs pourront admirer les dizaines de cheminées — et leurs marbres veinés et colorés — qui seront conservées. Tout comme les boiseries précieuses en chêne de Bosnie-Herzégovine qui témoignent d’un temps où la maison abritait l’une des familles les plus en vue de la région. Une partie de la fortune s’est construite sur les champs de bataille.

En améliorant, dans un timing parfait, la cartouche à percussion juste avant la Première Guerre mondiale, l’un des leurs a propulsé très haut la famille et a assuré l’avenir financier de plusieurs générations. Le testament de l’un des derniers propriétaires, qui stipulait que la maison devait, après sa disparition, devenir un lieu à dimension sociale ou religieuse, a été respecté. L’offre faite par le MRJC, mouvement à la fois d’inspiration chrétienne mais aussi d’éducation populaire, d’acquérir la maison, répondait à cette double exigence. Il est devenu propriétaire des lieux l’année dernière. Cet investissement lourd pour l’association coïncidait également avec la volonté du mouvement de se décentraliser en s’implantant dans des lieux physiques au cœur des territoires ruraux. Ici dans l’Ain, mais aussi dans la Creuse, au pied du plateau de Millevaches, dans l’Oise sur le plateau picard, à Combeaufontaine en Haute-Saône en Franche-Comté. Quatre fabriques qui partagent un ADN commun, des « tiers-lieux » innovants et ouverts à tous.

« Le but est d’offrir à tous les jeunes du monde rural les moyens d’agir sur le développement et l’animation de leur territoire, et ainsi contribuer à leur propre intégration socio-économique », explique François Enjary, membre de l’association et historique de la Fabrique du Revermont. Ce projet a germé dans la tête d’une poignée de jeunes du secteur, comme lui, à partir de 2013. « À l’époque, le cadre qui commençait à se dessiner au sein de l’association au niveau national collait à nos envies au niveau local », assure ce jeune chef d’entreprise en informatique et bénévole du mouvement. Pour savoir si on était dans le vrai ou simplement à côté de la plaque, nous avons consulté à peu près tout le monde sur le territoire. »

Et pourquoi pas une couveuse de jeunes talents ?

Un livre blanc, fruit d’entretiens, de questionnaires à la population et de réunions publiques avec l’ensemble des acteurs sociaux-économiques et associatifs, est né de ce travail de titan. « Il a posé les bases du projet que nous mettons en œuvre aujourd’hui, poursuit-il. Il s’agissait de créer un lieu structurant et innovant pour ce territoire que nous habitons. » Le travail d’enquête a aussi permis de constater la nécessité de créer un espace de rencontres pour accueillir des spectacles ou des ateliers culturels, en devenant également un lieu de production artistique pour valoriser les talents locaux. « Il y a déjà de nombreux artistes qui vivent dans le secteur. Mais ils ne font qu’y vivre. Ici, ils pourront dorénavant se produire », se félicite Lucile Clair.

Au moment où il nous accueille, François Enjary attend le technicien qui doit installer la fibre, indispensable pour faire fonctionner le tout nouvel espace de travail partagé. Il a déjà reçu plusieurs candidatures de professionnels locaux à la recherche d’un espace de travail moderne. « Nos territoires disposent de forces vives capables de répondre aux défis du monde actuel et à ceux de demain », poursuit-il. Des forces vives qui, depuis la semaine dernière, peuvent se connecter au monde entier. La Fabrique pourrait ainsi, à terme, devenir une couveuse de jeunes pousses entrepreneuriales. « Quant à savoir si nous implanterons un fab-lab avec imprimante 3D et autres outils de découpe laser dans notre grange, ou un atelier partagé avec des outils traditionnels, impossible de vous le dire maintenant car ce sera au collectif de répondre à cette question comme à bien d’autres », conclut Lucile Clair. Car les bénévoles de la Fabrique ont une saine mais exigeante manie. Celle de prendre toutes les décisions importantes de façon démocratique.

 

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Alexandre Roger

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