Imprimer cet article Envoyer cet article

Les vignerons parlent aux vignerons

Les viticulteurs coopérateurs de la cave d’Embres-et-Castelmaure ont bénéficié d’un plan collectif de prévention des risques professionnels. Au programme : kiné, sophrologue et beaucoup de mieux-être. © Alexandre Roger/ le bimsa

Le 22 novembre, au cœur des Pyrénées-Orientales, sur un territoire qui vit par et pour  la vigne, le service santé-sécurité au travail de la MSA Grand Sud a donné la parole aux viticulteurs, les premiers concernés par les troubles musculo-squelettiques.

Les froids rayons du soleil de cette fin d’automne griffent de leur lumière bleutée les vitraux du chai du domaine de Rombeau à Rivesaltes. Ils rougissent en transperçant le verre coloré et donnent une ambiance chaleureuse au lieu majestueux niché sur les coteaux des Pyrénées-Orientales. Ici, la même famille, gardienne d’un patrimoine et d’un savoir-faire transmis de génération en génération, cultive 113 hectares de vigne pour produire muscats de Rivesaltes, côtes du Roussillon et vins de pays, qui s’exportent dans le monde entier. Au mur, les vitraux font revivre chaque étape de l’élaboration des vins, du travail de la taille aux vendanges joyeuses.

un vigneron au travail dans la vigne

Avec plus de 10 000 coupes par jour, la taille est un facteur important de TMS. Les préconisations ? Un sécateur adapté à sa morphologie, aiguisé et entretenu. Et pourquoi pas un ergosiège (siège ergonomique) qui permet de se déplacer en assurant un confort et une meilleure capacité de travail. © Alexandre Roger/ le bimsa

Sur l’un d’entre eux est inscrit en lettres de feu : « Au commencement était la vigne. » Le parterre de professionnels réunis dans cet endroit symbolique pourrait unanimement ajouter qu’en même temps sont apparus les troubles musculo-squelettiques (TMS).
Le labeur de la vigne est dur et soumet les corps à des gestes répétitifs. La tramontane, vent du nord-ouest, use les femmes et les hommes qui font le vin. La mécanisation, toujours timide dans ce vignoble pentu, laisse encore de nos jours une place centrale à la main du vigneron.

Ce jour-là, à l’invitation des équipes prévention et santé-sécurité au travail (SST) de la MSA Grand Sud, des viticulteurs ont partagé leur expérience et témoigné de leurs initiatives pour réduire et prévenir les douleurs causées par le travail. « Sur ce territoire, la viticulture représente 60 % des exploitants et 50 % des salariés travaillant dans les secteurs de la production agricole, constate Daniel Lavallée, le responsable du service prévention à la MSA Grand Sud. Des professionnels qui sont pour beaucoup « cassés » et traînent des douleurs depuis des années, avec les conséquences psychologiques que cela génère. Pour nous, il était important que certains viennent expliquer de façon concrète à leurs pairs que si les TMS sont une réalité, ils ne sont pas une fatalité. »

« Le corps en vrac »

« La MSA, bien plus que les cotisations, prévient Jean-Claude Delseny, président
du comité de protection sociale des non-salariés agricoles à la MSA Grand Sud, assure aussi et peut-être avant tout une mission de prévention. J’en suis moi-même la preuve, j’ai subi une opération des vertèbres et je vis avec une prothèse de l’épaule. Peut-être que si j’avais bénéficié des actions de prévention actuelles, je ne serais pas dans cette situation. Les TMS se traduisent par des douleurs et une gêne dans les mouvements. Ils entraînent des difficultés dans la vie professionnelle et dans la vie privée et peuvent avoir des conséquences dramatiques pouvant aller jusqu’à l’incapacité professionnelle. »

L’incapacité, Régis Bonnery l’a frôlée. Ce coopérateur à Montréal, petite commune située à proximité de Carcassonne, a bien failli raccrocher le sécateur et tourner le dos à ses 18 hectares de vigne, sa fierté et sa joie de vivre. « Un dos bousillé par une hernie discale m’empêchait de travailler, raconte-t-il. Grâce à une aide de la MSA à hauteur de 50 % de mon investissement, j’ai pu acquérir un chariot de taille électrique. » Depuis, Régis et son chariot sont devenus inséparables. « Comme il est léger, il est tout le temps dans mon fourgon. De la taille au traitement ou pour le port des charges, je l’utilise au quotidien. À certains moments de l’année, je passe entre six et sept heures par jour dans la vigne, sans lui ce serait impossible, constate Régis Bonnery. C’est au départ de la vie professionnelle qu’il faudrait penser à utiliser ce type d’appareil. Avant que le mal ne soit fait. C’est le message que je veux passer aux jeunes. »

« Toi, t’as pas fait tes exercices ! »

Malgré les antidouleurs, Nadine Béthune, vigneronne, avait mal au dos en permanence. « Au bout de quelques heures de taille, je devais m’arrêter », explique-t-elle. Dans le cadre d’une action de prévention mise en place par la MSA Grand Sud, elle a bénéficié — comme une vingtaine de ses collègues (salariés et adhérents) de la coopérative d’Embres-et-Castelmaure — des conseils de deux kinésithérapeutes qui lui ont changé la vie. Ils ont concocté spécialement pour eux un programme composé d’échauffements et d’étirements adaptés à leur condition physique et à leur activité professionnelle. Des mouvements qu’ils doivent pratiquer avant d’aller à la vigne ou en rentrant le soir. « J’ai retrouvé de la souplesse articulaire et de la mobilité. J’arrive de nouveau à faire la plupart des travaux de la vigne. Depuis, à la coopé, on se chambre quand quelqu’un arrive un matin en disant :“J’ai mal au dos.” On lui dit : “Toi, t’as pas fait tes exercices !” »

« Si vous aviez une baguette magique…»

Quand un conseiller en prévention de la MSA lui a posé la question : « Si vous aviez une baguette magique, quelle action mettriez-vous en place ? » Nadine Béthune a répondu : « J’aimerais apprendre à gérer mon stress. » Chiche ! C’est dans ce but que la MSA a aussi fait venir un sophrologue à la coopérative. « J’avoue que je n’attendais rien car je n’y croyais plus. J’y suis allée parce que la MSA faisait une proposition d’écoute. Quand on est stressé, on se crispe et on se fait mal. La sophrologie est très complémentaire des étirements. Bilan : j’ai aussi appris à écouter mon corps, à comprendre que la douleur n’est pas quelque chose de normal. Et ça change tout pour moi. »

Mais les risques ne se limitent pas à la vigne, ils sont également présents dans la cave. En accompagnant des projets d’investissement, le SST cherche à intégrer dès la conception la dimension sécurité des conditions de travail. « Grâce à l’intervention d’un préventeur de la MSA et d’un ergonome, nous avons travaillé à sécuriser au maximum le travail en cave, se souvient Julie Rolland, viticultrice à Portel-des-Corbières. Des flux au process d’élaboration des vins, tout a été passé en revue pour limiter au maximum la fatigue et les risques, explique-t-elle. Le but est d’associer santé et performance mais aussi — et surtout — de faire un bon vin. Objectifs atteints. »

 Facilite le recrutement des salariés

Thierry Lang, le directeur général de la MSA Grand Sud.

« Nous avons un vrai savoir-faire en matière de prévention dès l’aménagement des bâtiments, assure Thierry Lang, le directeur général de la MSA Grand Sud. © Alexandre Roger/ le bimsa

Mener une étude pour intégrer le facteur humain lors de la construction ou du réaménagement d’une cave ne génère pas automatiquement des coûts supplémentaires. « Dans un premier temps, on cherchait simplement des infos pour remplir le document unique, expliquent Laurence et Pierre Savoldelli, couple de vignerons au domaine Saint-Thomas, à Argelès-sur-Mer. La prévention des TMS est venue sur la table a posteriori. On avait besoin de ce regard extérieur pour nous démontrer qu’on avait tout sur place et qu’on ne s’en servait pas. On a pu améliorer les choses avec zéro investissement. Le recrutement de salariés est devenu un défi majeur dans notre secteur d’activité et sur notre territoire en particulier. En améliorant leurs conditions de travail, on espère leur donner envie de venir nous rejoindre et surtout de rester chez nous. »

Alexandre Roger

Comments are closed.