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Installation, pas improvisation

En agriculture, avant de s’installer, il est bon de questionner ses propres valeurs et sa sensibilité professionnelle. Quèsaco ? Réponse avec Hervé Guillotel, responsable SST de la MSA Portes de Bretagne, lors des dernières Terres de Jim.

Il y a quelques années, les travaux du music research group de l’Université de Leicester, en Angleterre, établissaient qu’une vache qui écoutait « La Symphonie pastorale » de Beethoven produisait chaque jour 0,73 litre de lait en plus que sa voisine qui, elle, était branchée sur les Beatles. Hervé Guillotel, responsable de la prévention des risques professionnels (PRP) de la MSA Portes de Bretagne, sert une toute autre petite musique. Mais gageons que son auditoire lui saura gré de ne plus ruminer avant de prendre la décision de s’installer. 

Le paysage agricole est en profonde mutation. En ouverture d’une conférence qui se tient le 7 septembre aux Terres de Jim, le responsable SST énumère trois points de vigilance : « L’agrandissement de la taille des exploitations, le renforcement des formes sociétaires (Gaec, EARL, SARL…) et le développement du salariat agricole ». La surface moyenne par exploitation atteint 63 hectares en 2016, contre 56 hectares en 2010 et 28 hectares en 1988 ! Ce qui peut éventuellement se traduire par un surcroît de main-d’œuvre et/ou de machinisme.  

Comme souvent les problématiques sont reliées entre elles, on en vient à évoquer l’attractivité des métiers en agriculture — qu’est-ce qui fait qu’un salarié préférera un employeur à un autre ? — et à livrer un premier élément de réponse : la qualité de vie au travail (QVT). « Si mon entreprise fonctionne sur les bons préceptes en matière de conditions de travail, la performance économique et technique suivra », prédit Hervé Guillotel. La QVT doit s’entendre au sens large, à savoir tout ce qui est relatif aux relations sociales non seulement au sein de l’exploitation mais également dans son environnement professionnel : les banques, les centres de gestion, les groupes d’étude et de développement agricole, les réseaux de conseil privés, etc. 

En amont de l’installation, Hervé Guillotel suggère aux futurs exploitants de mener une réflexion globale. Il relate une anecdote, un sondage à mains levées réalisé par un conseiller en prévention auprès d’un groupe de candidats à l’installation dans la filière bovins lait. « À la question ‶qu’est-ce qui vous passionne ?″, cinq personnes avaient répondu : le matériel ! C’est dommage quand on se destine à travailler avec du vivant ! » Pour éviter les erreurs d’aiguillage, il est nécessaire de prendre du temps : prendre du temps pour s’interroger de façon globale sur ses aspirations professionnelles et sur le sens que l’on souhaite donner à son travail.  

Ce n’est pas sorcier : « Il faut prendre en compte SES propres valeurs et SA logique de métier ». Identifier des priorités : est-ce innover, aller de l’avant ? Privilégier l’équilibre vie au travail et hors travail ? Préserver, développer le patrimoine ? Avoir de bons résultats techniques ? Conduire une pratique extensive, avec peu d’intrants ? Dégager de la marge ? Développer des produits « haut de gamme » ? Viser le bien-être des animaux ? Accorder une large part à la technologie ? Travailler en circuit court ? Le tout seul, avec un ou des associés, avec un ou des salariés ? Ne pas laisser les prescripteurs tels que les administrations, les banques, les conseillers, le voisinage, les pairs ou l’entourage familial prendre le pas sur la sincérité de son projet professionnel. Il s’avère plus que nécessaire de trouver des compromis.

Changement de paradigme  

Le métier d’exploitant exige des compétences variées. Il combine trois dimensions : une fonction stratégique de directeur (investir, décider à court et moyen terme, construire les projets, anticiper les évolutions, analyser les résultats, rechercher les conseils adaptés…) ; une fonction organisationnelle de cadre (raisonner l’assolement, organiser les interventions sur les productions, planifier le travail quotidien, la coopération, l’échange…) ; et une fonction opérationnelle (réaliser le travail de production). C’est maintenant établi. En parallèle, les relations sociales occupent une place de premier rang. C’est un aspect souvent sous-estimé, voire occulté.  

Là aussi, une installation comme exploitant ne s’improvise pas. Il est important de mesurer où se situe sa sensibilité professionnelle ou celle de chacun des associés (animalier, agronome ou passionné de matériel agricole) ; de s’accorder sur les priorités ; d’échanger sur les valeurs, les objectifs professionnels et de vie recherchés ; d’évaluer la ressource humaine disponible sur l’exploitation au regard de la charge de travail prévisionnelle (attention au travail bénévole !).  

L’embauche d’un ou de plusieurs salariés génère également d’autres savoir-être : s’intéresser au management, faire partager le projet de l’exploitation (quantité de travail attendue, exigence de qualité, moyens d’y parvenir), gérer les ressources humaines (accueil, organisation du travail, gestion des compétences, communication), mettre le travail en discussion, prendre en compte la dimension de la reconnaissance dans le travail, faire de la prévention des risques professionnels une opportunité plutôt qu’une contrainte, en associant le salarié dans la conception des bâtiments, l’organisation du travail, le choix des machines… « L’attractivité des emplois en agriculture suppose peut être de changer de paradigme : plutôt qu’un coût, le recrutement d’un salarié est aussi un bon moyen d’améliorer l’efficacité globale du système de production. »  

Franck Rozé

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