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La cuisine des aidants

cuisine des aidants au lycée Depoorter à Hazebrouck (Nord) - binômes aidant et élève

Au lycée Depoorter, à Hazebrouck (Nord), des élèves proposent une fois par mois un moment de répit à des aidants familiaux, avec lesquels ils font la cuisine. © Gildas Bellet

 

Des élèves du lycée Depoorter d’Hazebrouck, dans le Nord, font la cuisine avec des aidants familiaux, afin de leur offrir, une fois par mois, un moment de détente. Pendant qu’ils sont aux fourneaux, les personnes dépendantes dont elles s’occupent sont accueillies par d’autres élèves de la classe. Une initiative originale qui rencontre un franc succès. Livraison de la recette.

Un quotidien bouleversé

« Âgée de 67 ans, ma femme est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis dix ans. Voilà un an qu’elle ne parle plus. Les derniers mois, je ne fermais plus l’œil ; elle cherchait à partir… Jusqu’au jour où elle a réussi. » Pour cet ancien salarié de coopérative laitière, la vie a alors basculé. Il a fallu envisager l’entrée de son épouse dans un établissement spécialisé, une situation délicate car, selon lui, « il n’y a pas de personnel en France spécialisé dans l’accompagnement des personnes jeunes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Aujourd’hui, ma femme se trouve dans un établissement en Belgique. »

Un quotidien bouleversé, qui impose de s’adapter en permanence – « je me suis formé à la communication, à l’accompagnement » – et d’apprendre à vivre avec l’évolution de la maladie. « La vie est un combat ; aujourd’hui, je ne me bats plus pour moi, mais pour les autres. Nous qui avons une expérience, pouvons aider d’autres à avancer, à mieux vivre. » D’où son investissement dans le monde associatif ou encore sa participation aux réflexions menées sur son territoire pour le soutien des aidants…

« Divertir et faire plaisir »

Nous sommes à Hazebrouck, dans le département du Nord. Ce monsieur est aujourd’hui accueilli pour l’après-midi au lycée Depoorter, en compagnie d’autres aidants, généralement venus accompagnés du proche dont ils s’occupent. Un rendez-vous mensuel, déjà devenu pour certains un « incontournable », initié depuis la dernière rentrée scolaire pour offrir à ces personnes un temps d’échange avec des jeunes de l’établissement.

Des jeunes, scolarisés en terminale CAP « agent technique en milieu familial et collectif », qui, pour certains, passent l’après-midi aux fourneaux avec les aidants, pour d’autres, proposent des animations aux personnes malades. Ils mènent leur barque avec entrain et enthousiasme, ravis, comme le confie Constance, de « les divertir un peu et de faire plaisir ».

La cuisine pédagogique s'anime. © Gildas Bellet
La cuisine pédagogique s'anime. © Gildas Bellet
Recette du jour : un poulet basquaise ! © Gildas Bellet
Recette du jour : un poulet basquaise ! © Gildas Bellet
En binôme : un élève et un aidant. © Gildas Bellet
En binôme : un élève et un aidant. © Gildas Bellet
Des moments de complicité s'installent. © Gildas Bellet
Des moments de complicité s'installent. © Gildas Bellet
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Poulet basquaise

Aujourd’hui, dans la salle d’accueil, des bouquets sont dressés sur la table, des nappes et des bougeoirs colorés participent à la décoration du lieu pour une après-midi qui a pour thème le printemps et les fleurs. La cuisine pédagogique attenante, avec ses dix postes de cuisson, s’anime très rapidement. La recette du jour – un poulet basquaise – sera préparée sur chaque poste de travail, en binôme avec un élève, à partir des ingrédients apportés par chacun des participants.

« L’idée est née l’année dernière », indique M. Damarey, professeur au lycée Depoorter d’Hazebrouck, responsable de la section CAP « agent technique en milieu familial et collectif », par ailleurs président d’une association d’aide à domicile et d’une association d’accueil de jour pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

« Agnès arrive toujours avec un cadeau »

La MSA Nord – Pas-de-Calais avait organisé une réunion pour rendre compte d’une enquête, effectuée auprès de 250 aidants du territoire, destinée à recueillir leurs besoins puis répondre à leurs attentes. « Une personne s’occupant à domicile de son mari, fortement dépendant, a souligné que de nombreux professionnels se succédaient à son domicile pour la prise en charge. » Un emploi du temps tellement haché que « cette femme n’avait plus le temps de prendre le plaisir de faire la cuisine, de préparer une soupe. Nous lui avons alors proposé de le faire ensemble. » La cuisine des aidants était sur le feu !

Une initiative que les participants et les jeunes apprécient particulièrement. Agnès et Clémence fonctionnent en tandem depuis le début et le courant entre elles est passé immédiatement. Agnès, tout sourire, qui vient avec son conjoint, est élogieuse pour « ce moment de convivialité. Mon mari, ancien ouvrier agricole, a de mauvais souvenirs de ses séjours dans les hôpitaux ; il passe ici une bonne après-midi ». Clémence, elle, aime ce temps d’échange avec les adultes : « J’ai toujours voulu travailler avec les personnes âgées. Elles ont vécu beaucoup de choses et on peut avoir des contacts riches avec elles. » Attentionnée avec les élèves, « Agnès arrive toujours avec un cadeau », précise Clémence.

Chacun se raconte un peu

Alors que les poivrons dorent dans la cocotte, Estelle discute avec une dame qui vient pour la première fois. Celle-ci évoque sa scolarité : « À l’époque, on allait à l’école jusqu’à 14 ans. Ensuite, j’ai fait un an d’école ménagère. Puis j’ai arrêté ; j’étais l’aînée des enfants, il a fallu que je travaille sur la ferme familiale. Moi aussi, j’aurais aimé aider les gens. » Chacun se raconte un peu, des épisodes de vie s’échangent, des moments de complicité s’installent sous l’œil attentif mais discret des trois enseignants qui encadrent l’atelier.

Deux travailleurs sociaux de la MSA, engagés dans un programme de soutien des aidants familiaux sur ce territoire des Flandres intérieures, participent également à l’activité. Avec leur connaissance du territoire et de la population locale, ceux-ci sont à même de repérer sur le terrain les personnes en situation de fragilité et d’épuisement et peuvent proposer, aux aidants et à leurs proches dépendants – quelle que soit la pathologie concernée – de se joindre à cet atelier.

M. Vasseur, ancien charcutier traiteur, est quant à lui à son affaire en cuisine. C’est avec Morgane qu’il concocte la recette du jour. « Très contente d’apprendre autre chose, d’avoir des relations et d’apporter du plaisir », elle indique même que, vu l’ambiance avec le groupe et la réussite de la formule, « nous avons pensé faire de même avec nos mamies, puisque nous nous sentons bien avec les personnes âgées ». Les élèves accueilleront donc leurs grands-parents pour un atelier cuisine en mai.

Préserver un lien social et des activités

Les malades sont accueillis par d'autres élèves. © Gildas Bellet
Les malades sont accueillis par d'autres élèves. © Gildas Bellet
Des animations variées sont proposées. © Gildas Bellet
Des animations variées sont proposées. © Gildas Bellet
Qualités humaines et patience. © Gildas Bellet
Qualités humaines et patience. © Gildas Bellet
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Pour M. Vasseur, dont l’épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années, il est essentiel de « préserver un lien social et des activités. Ici, ma femme participe avec moi ». Les personnes malades sont en effet accueillies par d’autres élèves, dans une salle proche. « Au début, j’avais un peu peur », confie Lucie. Être confronté à la souffrance ou au handicap pourrait en effet se révéler perturbant pour les jeunes. « Lors de ces rencontres, les élèves découvrent beaucoup au plan de la maladie, précise leur professeur M. Damarey ; ils ont appris à anticiper, à repérer les angoisses des personnes malades et à les rassurer. »

Leurs qualités humaines et leur patience leur ont permis de vaincre les appréhensions de départ. Craintes balayées, Lucie se sent à l’aise. Pour l’animation du jour, « Pauline et moi avons eu l’idée de travailler sur le printemps. Nous avons préparé un quiz sur toutes les fleurs et chacun pourra repartir avec un bouquet ».

« Ils se sont mis à chanter »

« Le mois dernier, se souvient Morgane, j’étais en animation » (les élèves sont invités à tourner sur les activités et à aller à la rencontre des différents participants). « Le thème que nous avions choisi était le carnaval. », un élément important de la culture et du patrimoine de la région. « Ils ont tellement aimé qu’ils se sont mis à chanter. »

Ce moment de détente rompt avec le quotidien de chacun : « Ça me soulage beaucoup. Je soigne ma femme depuis deux ans, signale M. Santrain. Elle ne sait plus où se trouvent certaines pièces, je dois être vigilant tout le temps. Ici, on peut parler, dire une blague, et cela fait vraiment du bien. » Et pourtant c’est une tâche bien quotidienne – la cuisine – qui sert de support à cette relation. Des ingrédients simples mais une recette en or !

 

Le soutien AUX aidants PAR la MSA Nord – Pas de Calais

Beaucoup d’aidants familiaux, fragilisés par un quotidien souvent lourd et qui s’inscrit dans la durée, s’inquiètent, s’épuisent et s’isolent. D’où la nécessité de les soutenir.

La MSA Nord – Pas-de-Calais a identifié six territoires de vie sur lesquels elle s’investit plus particulièrement pour répondre aux attentes formulées. Les territoires ont été choisis « en raison d’une représentativité agricole significative et d’un contexte partenarial favorable », indique Odile Urban, responsable d’action sanitaire et sociale.

Sur chacun d’eux, un diagnostic a été réalisé, des entretiens ont été conduits. « À partir des résultats et des réponses enregistrés, diverses actions ont été engagées : l’organisation de groupes de parole, la programmation de sorties culturelles, de formations sur les gestes et postures, sur l’estime de soi, des réunions d’information à caractère médical (par exemple, sur la maladie d’Alzheimer et les comportements qu’elle entraîne) ou pratiques (sur les tutelles notamment). Sur l’un des territoires, c’est une association d’aidants qui se crée, avec pour objectif premier la diffusion d’informations par des aidants, pour des aidants. »

 

Gildas Bellet

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