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Le cancer mis en pièce

Saucisses, mayonnaise, chips, charcuteries… Les comédiens de la Compagnie Entrées de Jeu ne lésinent pas sur les moyens dans cette scène pour démontrer les risques d’une alimentation trop riche et mal équilibrée. © Alain Lantreibecq/MSA Marne Ardennes Meuse

Le théâtre, pour aborder la maladie. À la Foire de Châlons-en-Champagne, en septembre, médecins, comédiens et seniors ont échangé sur le dépistage, les bonnes habitudes, les examens. Une nouvelle façon d’aborder le sujet… sans peur et sans reproche !

Dans la salle Palme d’or à Châlons-en-Champagne, environ 140 têtes plus ou moins blanches s’entendent dire : « Soyez fiers d’être vieux, c’est une chance pour l’humanité. » Celui qui sait si bien parler aux sexa–septa-octogénaires depuis la scène, c’est le Dr Éric Kariger, spécialiste en gériatrie. En cette journée sur la prévention de certains cancers organisée par le conseil départemental et ses partenaires, dont la MSA Marne Ardennes Meuse, il est le Monsieur Loyal. Plus qu’une pièce, « Pas d’épée pour Damoclès » est un débat théâtral à destination des seniors. À 11 heures, les trois coups résonnent. Le rideau s’ouvre sur les comédiens de la Compagnie Entrées de jeu

Acte I, scène 1. Ils présentent cinq histoires, des situations du quotidien qui illustrent les idées préconçues sur le dépistage, la prévention et les moyens de se protéger. Repas à base de saucisses, de mayonnaise et autres grasses joyeusetés, un homme dans la force de l’âge qui ne voit pas l’intérêt de consulter « parce que tout va bien », une femme célibataire qui ne parvient pas à lâcher prise, le sportif du dimanche qui confond intensité et régularité ou une grand-mère pratiquant la politique de l’autruche concernant la mammographie car « moi, je n’ai pas envie de savoir, je n’ai pas envie de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ». La touche d’humour n’efface pas les problématiques des témoignages recueillis auprès de seniors et de professionnels de santé. À la fin de la -représentation, après les applaudissements, un léger brouhaha envahit la salle. Ça discute, ça rit — jaune lorsque le voisin ou la voisine ponctue son coup de coude d’un « Toi, tu es dans la première situation ! ». Magali, la meneuse de jeu de ce débat théâtral interactif, annonce alors que les comédiens vont rejouer les situations, et cette fois-ci, le public va faire des propositions pour corriger ou résoudre le problème. Les idées fusent. Mais quand elle explique que, pour chacune des cinq situations, une des personnes ayant fait une proposition va monter sur scène pour la tester, beaucoup de têtes s’inclinent vers le sol. Il y a bien ici et là de nouveaux petits coups de coude accompagnés d’un « Allez, échange ! », mais l’appréhension d’avoir à se produire en public envahit la salle.

Acte I, scène 2. Histoire de faire retomber cette gentille panique, Magali questionne la salle afin de savoir quel comportement l’a fait le plus réagir. Chaque situation semble l’avoir interpellée parce que « ça peut être vécu tous les jours », mais c’est la première scène qui remporte le plus de suffrages. Si pour quelques individus « un repas sans viande n’est pas un repas », la majorité trouve que le dîner préparé par le personnage est trop copieux et trop riche. « De toute façon, on mange trop ! », « il ne faut jamais manger autant le soir. On dort mieux quand on mange moins », « ce n’est pas bon de manger de la viande midi et soir ! »… Sur le ton de la boutade, un monsieur lance : « Il faudrait qu’elle fasse une bonne crise cardiaque ! » Rires. Lorsque Magali, canalisant les débats avec une douce fermeté, demande à ce monsieur de monter sur scène, celui-ci n’hésite pas. Il endosse le costume de l’invité qui tente de raisonner son hôtesse en lui suggérant de diminuer les quantités, d’inclure plus de légumes et moins de produits gras. De manière fictionnelle, cet homme vient d’éviter à cette femme, à sa famille et à ses amis, des problèmes de santé comme le prouve la nouvelle conclusion improvisée par les comédiens. Le sauveur redescend de l’estrade sous les applaudissements.

Sel, viandes, charcuteries et alcool, concernant ces aliments, les prescriptions de madame Leclerc, diététicienne, sont claires : la modération. © Alain Lantreibecq/MSA Marne Ardenne Meuse

Entracte 

Acte II, scène 1. Changement de décor. Les accessoires ont fait place au rétroprojecteur, les comédiens à des spécialistes : Madame Leclerc, diététicienne, le Dr Costa, oncologue, et le Dr Abdelli, gastroentérologue. Il n’y aura pas d’intervention du public. Chacun des spécialistes (nutrition, activité physique, dépistage) aborde son sujet avec des chiffres, des éléments clés, des diagrammes. Pour la nutrition, les prescriptions sont claires : sel, viandes, charcuteries et alcool, sans être proscrits, doivent être consommés avec modération pour éviter une augmentation des risques de cancer colorectal (viandes et charcuteries), de cancer de l’estomac (sel et aliments salés), de cancer des voies aérodigestives supérieures, de l’œsophage, du foie, du sein, du colon ou du rectum (alcool). « Ça devient compliqué de manger », lance-t-on dans la salle. « En effet, rétorque Madame Leclerc, les habitudes alimentaires sont difficiles à changer, il est important de s’adapter à chaque personne, à chaque âge. Le message n’étant pas de se priver mais de varier son alimentation. »

Eric Kariger, spécialiste en gériatrie et maître de cérémonie de cette journée prévention de certains cancers. ©Frédéric Fromentin/Le Bimsa

Acte II, scène 2. Place au Dr Costa, oncologue à l’Institut de cancérologie Jean-Godinot. Sa « tirade » est claire : plus on est sédentaire, plus le risque de cancer du côlon et de cancer de l’endomètre augmente. Pour autant, « l’activité physique, ce n’est pas seulement le sport. Faire de l’activité physique, c’est bouger ! » Faire le ménage, jardiner, monter les escaliers ou bricoler sont autant de bonnes habitudes pour ne pas favoriser les risques de cancer. Mais « c’est comme les passages cloutés, ça protège mais ça ne garantit pas de ne pas se faire écraser », insiste le spécialiste. Le dernier personnage de la pièce, le Dr Abdelli, gastroentérologue au centre hospitalier de Châlons-en-Champagne, sensibilisera l’assemblée aux risques de cancer colo-rectal. Pas évident d’aborder la coloscopie ou les selles… Pointant avec son stylo laser les images des différents stades d’une tumeur, il insiste sur la nécessité du dépistage mais surtout sur la vision erronée de l’examen. Avant que le rideau ne se ferme, le Dr Kariger conclut : « On vieillit comme on a vécu. »

Fin de la représentation.

Frédéric Fromentin 

 

Frédéric Fromentin

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