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Le loup, les maux et les mots

Pauline Pautas, bergère. © David Le Glanic/CCMSA Images

À Val-Cenis, le 26 octobre, les acteurs du pastoralisme, la MSA et l’État ont montré que le débat sur la prédation était possible. Une expo photo, un film et un débat ont pansé les blessures et pensé son impact. « Et si, le temps d’une soirée, on s’écoutait »… 

Sur la scène de l’auditorium Laurent Gerra, Marie-Paule Le Guen, responsable de l’action sanitaire et sociale à la MSA Alpes du Nord, est la première à prendre la parole. Elle qui a plus l’habitude de la recevoir raconte la genèse d’un projet fort et singulier. Fort, parce que le débat autour de la prédation attise les passions, et singulier, parce que toutes les parties au projet sont fières du résultat : un guide pratique à l’usage des éleveurs et bergers victimes d’une attaque et le documentaire La Montagne en sursis.

Le premier est à l’usage des professionnels du pastoralisme et le second à destination du grand public. La diffusion du message doit être la plus large possible. Et pour ne pas oublier le long chemin parcouru depuis 2016, la responsable a rappelé les débuts conflictuels : « Dès la première réunion, la colère débordait, la tension était là, il a été très difficile de trouver l’apaisement. » Avec la mise place des règles sur l’échange, l’installation d’une « écoute active », la « participation des femmes aux ateliers », les taiseux ont pu verbaliser leur douleur et les fougueux apaiser leurs propos.  

Les participants au débat. De g. à dr., Marie-Paule Le Guen, Hélène Brochu, le docteur Pascal Thévenot, représentent la MSA Alpes du Nord, Philippe Rossat et Séverine Termignon sont éleveurs en Savoie et ont participé au film. Cendrine Laplanche est responsable d’unité à la direction départementale des territoires de Savoie.
©CM/Le Bimsa

Entendre une souffrance 

Le loup, par sa détermination, sa dangerosité, ses attaques, laisse des plaies douloureuses et longues à cicatriser chez les éleveurs et les bergers. Brebis égorgées, ensanglantées, agonisantes… Un troupeau amputé, apeuré, affolé… Le loup est un prédateur qui tourne longtemps autour des bêtes, les effraie et les piège. L’estive devient une période de craintes et d’angoisses. Le choc de la violence des scènes qu’ils découvrent est le dommage collatéral d’une prédation. Des images qui hantent et perturbent des hommes habitués à vivre en harmonie avec leurs animaux. Ils deviennent des victimes. Il faut alors exprimer cette douleur, la recevoir et l’apaiser.  

Pascal Thévenot, médecin du travail de la MSA, parle de « stress post-traumatique », expression habituellement consacrée aux victimes d’attentat ou aux soldats rentrant du front. Le danger est l’isolement dans lequel peuvent s’enfermer l’éleveur et le berger. Le dommage peut aussi toucher le couple, la famille, les relations avec les autres. L’équipe médico-sociale de la MSA prend en charge les conséquences humaines des attaques, identifie et coordonne les moyens d’agir, notamment avec la Direction département des territoires (DDT). Mais surtout elle a mesuré l’impact des conséquences sur les hommes de ces attaques. Elle veille donc à « libérer les têtes » avec des ateliers (écoute, mise en mots). « Les éleveurs ont voulu exprimer leur amour et la fierté d’exercer un métier utile à l’environnement, à la préservation de la montagne », a rappelé Marie-Paule Le Guen. Des amalgames trop vite véhiculés et c’est la double peine pour eux : accusés de mettre en péril une espèce protégée et de faire peur aux randonneurs avec leurs chiens, ils deviennent coupables. Et c’est justement l’inverse de l’idée qu’ils ont de leur métier.  

Que dit le plan national ? 

Cendrine Laplanche, représentante de la DDT au débat, a rappelé les objectifs du plan national d’actions 2018-2023 sur le loup et les activités d’élevage et énuméré chiffres et statistiques. Les mesures gouvernementales visent à protéger l’espèce tout en assurant la sécurité des troupeaux et la pérennité des activités pastorales. Au printemps, la population était estimée à 430 bêtes, avec une autorisation de prélèvement à 10 %. Soixante-six meutes étaient dénombrées au niveau national, 7 en Savoie plus 2 suspicions de meutes supplémentaires. En Savoie, cette année, 141 éleveurs ont été touchés pour 400 constats de dommages (correspondant à environ 1500 victimes sur 70 communes. Derrière ces chiffres, il y a « la nécessité de trouver le juste équilibre entre la protection d’une espèce et l’activité des bergers », rappelle Cendrine Laplanche.

Les éleveurs pour protéger leurs troupeaux mettent en place des moyens de protection : plus de présence humaine, utilisation de parcs électrifiés et de chiens de protection. Lorsque les moyens de protection ne suffisent pas, des autorisations de tirs sont délivrées. Ces tirs sont strictement encadrés par le plan. Il peut s’agir de tirs de défense, une réplique immédiate à une attaque à proximité des troupeaux, ou de tirs de prélèvement, organisés par le préfet et menés par un groupe de tireurs. Les témoignages recueillis dans le film La Montagne en sursis montrent à quel point l’usage d’une carabine rebute les bergers.

Le docteur Pascal Thévenot parle de « stress post-traumatique ». À sa dr., Philippe Rossat, éleveur.
©Matthieu Payer/MSA Alpes du Nord

La parole des éleveurs

Au traumatisme de la perte d’une ou plusieurs bêtes s’ajoutent pour l’éleveur la charge des protocoles à respecter (certificat d’un vétérinaire, autopsie) et le long processus de l’indemnisation. La détresse de la profession vient de la non-prise en compte des préjudices indirects de la prédation : les brebis disparues, les avortements provoqués, le manque à gagner, la valeur de la vie d’un reproducteur… Les bergers ont l’impression que leur métier n’est pas reconnu, c’est une souffrance supplémentaire que la MSA Alpes du Nord a aussi abordée.

La prédation provoque des préjudices économiques et psychologiques. 2019 pourrait voir la population des loups atteindre et même dépasser les 500 bêtes. Le plan national ne répond pas à tous les problèmes tant les disparités régionales du pastoralisme sont grandes. L’écologie et la biodiversité sont en danger. Les ovins démontrent depuis des décennies leur participation active à l’entretien et à la préservation d’un écosystème. La disparition d’une espèce animale n’est pas souhaitable non plus. Si difficile cohabitation… « Comment faire prendre conscience aux gens de la violence et des conséquences des attaques ? Le guide a le mérite d’exister et le film aussi. Il faut les diffuser », conclut Philippe Rossat, éleveur, témoin du film et participant au débat.  

 

« La Montagne en sursis » 

Le patou, un chien de troupeau, protège le troupeau. © David Le Glanic/CCMSA Images

Le film, coproduit par le service Images et Événementiel de la CCMSA et le service action sanitaire et sociale de la MSA Alpes du Nord, évoque le présent angoissant et le futur menacé du pastoralisme. Douze minutes intenses de témoignages.  

En 2013, la MSA Ardèche Drôme Loire avait conçu un projet similaire, Les Morsures invisibles. Tourné principalement en extérieur, suivant les éleveurs dans leur environnement, ce documentaire de 9 minutes réalisé par David Le Glanic(1) porte haut et fort le message d’un éleveur : « Il est important de comprendre ce qu’on vit. » En donnant la parole aux professionnels du pastoralisme, de la Mutualité sociale agricole (président, médecin, conseiller en prévention), il témoigne déjà d’un quotidien rempli d’angoisses.

La MSA se positionnait en soutien tant sur le plan psychologique que matériel (création d’un numéro d’appel Détresse). Le film avait reçu le Prix du jury Web-institutionnel au Web Program Festival de la Rochelle au printemps 2013. « Ce film m’a ouvert les yeux sur la souffrance des bergers confrontés au problème. Je partais avec un a priori plutôt pro-loup, avec une vision assez bucolique du loup dans la montagne. Mais leurs témoignages émouvants m’ont fait changer d’avis », confiait alors David Le Glanic.  Il rappelait le constat d’un éleveur : « Ce n’est pas qu’on soit contre le loup, c’est que, simplement, c’est un métier qu’on ne peut pas partager avec le loup. » 

Même réalisateur mais une toute autre ambiance pour La Montagne en sursis. Face caméra, sur fond noir, l’intensité des témoignages ébranle. En cinq ans, certes dans une région différente, le ressentiment a grandi, le malaise s’est aggravé. Et toujours cette difficile cohabitation. Les éleveurs d’ovins de Savoie ont souhaité faire un film pour alerter de l’urgence à les entendre. Leurs attentes ? Témoigner pour être entendus, interpeller pour informer. Il a fallu habilement doser son contenu… Impossible d’en faire une charge qui produirait l’effet inverse de celui recherché, c’est-à-dire qui dresserait les parties les unes contre les autres. Pari réussi. Les jeunes bergers gardent confiance.

 

(1) David Le Glanic est aussi l’auteur pour la MSA Alpes du Nord du film Une bulle d’air dans le quotidien (msa.tv.fr) et du film institutionnel multiprimé Créons ensemble la métropole du Grand Paris. 

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