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Le risque routier en deux actes

 

L'échange a été fructueux ce 14 janvier grâce à l'association "Laser 66" d'éducation à la route © Eve Dusaussoy

Les 14 et 15 janvier, les élèves des lycées agricoles de l’Aude étaient conviés à une journée de sensibilisation sur le risque routier. Spectacle le matin, intervention interactive l’après-midi : de quoi marquer les esprits et responsabiliser les futurs conducteurs face aux dangers de la route.

Avec 753 décès chez les 18-24 ans en 2012, les accidents de la route sont la première cause de mortalité chez les jeunes. Un chiffre que le service prévention de la MSA Grand Sud ne prend pas à la légère. Comme l’année dernière, il organise une journée de sensibilisation au risque routier à destination des lycées agricoles des Pyrénées-Orientales et de l’Aude.

Pas moins de douze établissements sont concernés. Représentation théâtrale avec la pièce « Crépuscule », conférence interactive autour des addictions et des dangers de la route, initiation à la conduite de tracteur… il n’en faut pas moins pour attirer l’attention des lycéens sur ce fléau encore bien réel.

 

Humour noir au Crépuscule

Amphithéâtre du lycée Charlemagne, Carcassonne. Myriam et Albine entrent en scène devant une assistance quelque peu dissipée : « Bonjour, vous êtes bien installés ? » Leur métier : découper, peindre, polir les silhouettes noires qui signalisent les décès sur les bords de route. Avec 10 % de morts en moins chaque année, leur entreprise connaît bien la crise.  Alors elles interpellent les lycéens : « Faut sortir les gars, quand il y a de la neige. Faut pas rester chez vous ! Allez en boîte, ch’ais pas moi, au cinoche, chez des potes ! (…) Faut pas hésiter, parce que si personne ne fait d’effort, nous, on va fermer. »

Humour noir, ironie et émotion du côté de Myriam et Albine.
Humour noir, ironie et émotion du côté de Myriam et Albine.
© Eve Dusaussoy
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Sur un écran derrière les comédiennes, un film est projeté. Gladys témoigne : « Le 4 janvier, c’était mon anniversaire. Vingt ans, ça se fête. On est allé dans la boîte du coin, à 30 km, pas tout près donc il faut prendre la voiture. » À quatre heure du matin, ils rentrent, à cinq dans la voiture. Et puis… « À la sortie d’un virage : deux phares, des tonneaux, des hurlements qui n’en finissent pas. Et du sang, plein de sang. Des gens qui crient, des sirènes, des appareils qui découpent la ferraille en hurlant ». Le ton est donné.

        « À 20 ans on se croit immortel, invincible, mais tout peut arriver. Même la mort. »

Dans l’amphithéâtre, plus aucun chuchotement, l’émotion a gagné l’assistance. Et pour cause : sur les cinq jeunes présents dans la voiture, deux trouvent la mort et trois gardent des séquelles physiques et mentales. Entre gravité et humour noir, Myriam et Albine racontent, commentent, chantent les conséquences tragiques de l’alcool, du GPS, des médicaments, de la fatigue… Elles tirent la sonnette d’alarme : « À 20 ans on se croit immortel, invincible, mais tout peut arriver. Même la mort. » Au sortir de la pièce, l’émotion se lit sur les visages. Pour la  « Compagnie des Oliviers », l’objectif est atteint.

 

Fragiliser pour faire réfléchir

Mais pour Daniel Lavallée, responsable du service prévention à la MSA Grand Sud, le travail de prévention ne doit pas s’arrêter là : « La pièce est surtout un moyen pour ouvrir la discussion avec les jeunes sur le risque routier. Après la représentation, l’échange est difficile avec les élèves car ils sont sous le coup de l’émotion. Mais il peut se faire en petit groupe, lors de l’intervention sur les addictions. » C’est là que l’association Laser 66 entre en scène, avec dans le rôle principal, Daniel Iglesias.

Cet ancien moniteur d’auto-école a plus d’un tour dans son sac pour capter l’attention des lycéens et leur faire prendre conscience des dangers de la route. Sa méthode : aborder le sujet de façon détendue et surtout susciter l’émotion. « J’essaie de les fragiliser un peu pour les faire réfléchir », explique-t-il.

"Laser 66" interpelle les lycéens sur le risque routier et les addictions.
Test du temps de réaction avec une feuille en papier © E. Dusaussoy
Test du temps de réaction avec une feuille en papier © E. Dusaussoy
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Il raconte, dans un langage jeune et parfois cru, des accidents de la route. Des histoires tragiques qu’il va chercher dans du vécu, et qu’il ponctue de chiffres marquants : « Dans 92% des accidents, c’est le comportement du conducteur qui est en cause. (…) On a un sérieux problème ici en France : ce soir t’as huit gamins qui rentrent orphelins. Et c’est pareil chaque jour. » Vitesse, temps de réaction, fatigue, téléphone au volant, ceinture de sécurité… tous les facteurs de risque sont passés en revue. Sans oublier l’alcool, au premier rang des causes de mortalité sur la route, et plus particulièrement encore en Languedoc-Roussillon.

Cette région affiche en effet des taux de consommation supérieurs à la moyenne nationale. En cause : de fortes inégalités économiques et sociales sur le territoire, qui vont de pair avec l’usage de substances psychoactives. La proximité avec l’Espagne encourage aussi l’achat de produits à moindre coût, et donc des consommations plus importantes.

« Ce soir t’as huit gamins qui rentrent orphelins. Et c’est pareil chaque jour. »

Après la pause récré, les élèves sont les premiers dans la salle. Et lorsque Daniel refait son entrée, c’est l’ovation générale. « Deux amis passent la soirée dans un bar, l’un commande trois whisky, l’autre trois bières. Lequel est le plus bourré ? » Dans l’assistance, les avis sont partagés. Deux tiers des élèves apprennent qu’un verre en bar, quel qu’il soit, contient toujours dix grammes d’alcool. « Le problème, c’est que les jeunes boivent chez eux et se servent des doses beaucoup plus grandes que dans les bars », explique Daniel.

Il profite de l’occasion pour leur ouvrir les yeux sur un marché bien ficelé : emballages attrayants, recettes qui font disparaître le goût de l’alcool, molécules inhibant le réflexe de rejet de l’alcool, etc. « Quand ils se rendent compte qu’ils sont manipulés par les alcooliers, ils la ramènent un peu moins. » Petit à petit, une complicité s’est installée avec le groupe. Les langues se délient, des questions surgissent sur l’alcool et le cannabis. « Ils parlent avec moi car ils se sentent en confiance : je ne fais pas partie de la police et je ne suis pas non plus leur professeur, alors ils se lâchent », se réjouit l’intervenant.

Myriam, Albine, Daniel, un trio bien accordé pour sensibiliser les futurs conducteurs au risque routier. Heureusement, les usagers de la route connaissent de mieux en mieux le refrain : entre 2000 et 2010, la mortalité routière a été divisée par deux alors que le trafic routier a progressé de 10 %.

 

 

Entretien avec…       

Jean-Pierre George, auteur et metteur en scène de « Crépuscule », jouée par la troupe En Compagnie des oliviers.

 

Jean-Pierre George

Jean-Pierre George © Eve Dusaussoy

La prévention est le point de départ de vos pièces. Pourquoi?

Nous partons du principe que le théâtre est fait pour grandir en humanité et que les artistes ont une fonction sociale importante dans la société. Nous croyons vraiment à cela. La compagnie s’est fait connaître à partir d’un spectacle sur la prévention du sida, avec des jeunes en insertion. Depuis, nous allons de création en création, sur des thèmes comme le célibat en agriculture, les aidants familiaux, les risques psychosociaux, etc.

Comment naissent vos pièces ?

Tous nos spectacles sont commandés et produits par des structures type conseils régionaux ou caisses de MSA. La démarche est toujours la même. On me donne une thématique, je rencontre le commanditaire pour affiner sa demande, connaître son objectif, identifier les messages qu’il veut faire passer aux spectateurs. À partir de là, nous signons une convention de travail. Je vais ensuite sur le terrain pour me familiariser avec la problématique et je me documente. Pour ce spectacle, j’ai fait tout un travail de recherche sur les statistiques.

Comment avez-vous travaillé pour « Crépuscule » ?

Au départ, quand on m’a proposé cette création, je ne voulais pas le faire. Je me disais : « comment faire ce spectacle sans tomber dans un discours moralisateur ? ». Finalement, j’ai pris le contre-pied de tout cela en travaillant sur l’humour noir. J’y amène la dimension du réel avec des témoignages vidéo de jeunes qui ont vécu un accident. Je me suis inspiré d’un accident qui s’est véritablement passé dans mon entourage et j’ai fait jouer des jeunes rencontrés dans des lycées.

Est-ce difficile de jouer devant des lycéens ?

Assez, oui. Il y a souvent des hurlements quand on éteint les lumières. C’est un spectacle qui est provocant pour eux, d’une certaine manière : nous leur envoyons des choses qui sont dures, avec des moments émouvants… À 17 ans, c’est parfois difficile de gérer ses émotions. Alors pour ne pas se mettre à pleurer, certains font les zouaves. Nous sommes aussi dans un cadre où les élèves n’ont pas de culture théâtrale. Beaucoup ne connaissent que les pièces classiques qu’on leur a enseignées au collège, de façon très théorique. Nous demandons donc aux professeurs de les préparer avant de venir pour qu’ils sachent ce qu’ils viennent voir.

Quel est votre objectif, avec cette pièce ?

Dans la compagnie, nous pensons que la prévention est plus efficace quand elle passe par l’émotion que quand elle passe par l’intelligence. Elle s’enracine davantage à l’intérieur de la personne. Je souhaite simplement que les spectateurs repartent avec cette émotion-là. Ils reprennent ensuite le sujet avec Daniel Iglesias, en classe, où il est plus facile de s’exprimer.

Eve Dusaussoy

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