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Philosopher, c’est apprendre à vieillir

 

Dépendance 1

© Téo Lannié/CCMSA Image(s).

La réforme sur la prise en charge de la dépendance des personnes âgées, le 5e risque, on l’attend encore. Pour patienter, l’Asept Sud Aquitaine et ses partenaires ont eu la bonne idée de faire avancer le « schmilblick » à leur façon, en conviant un philosophe à intervenir sur la question, le 12 juin dernier, à Hagetmau (Landes). Quand phosphorer, c’est s’inscrire en faux sur quelques idées reçues et forer dans le mille, pas à côté.

« Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con. » Cette formule sans ambages, on la doit au poète Georges Brassens. Quand l’agrégé et docteur en philosophie sans guitare, Bertrand Quentin, maître de conférences à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, s’en empare, ce n’est pas pour disserter sur la bêtise humaine, en tout bien tout honneur, mais sur la dépendance. « L’âge ne fait rien à l’affaire », tel est le titre de son exposé tout en relief et digressions, empreint de pragmatisme. Qu’est-ce à dire ? Que « le prétexte de l’âge ne devrait pas intervenir pour modifier en permanence notre façon de penser et d’agir face aux personnes âgées ». Vers une représentation positive de la vieillesse.

L’hyperactivité ou la mort. Le choix n’est même pas cornélien. Cette dichotomie insoluble est le reflet de notre modernité. « Le jeunisme est devenu normatif. Vieillir reviendrait à n’être jamais vieux, à ne pas faire son âge, à être encore capable de… alors qu’on a 80 ans. » Déni de l’âge qui trouve son ancrage dans la philosophie utilitariste − notamment celle véhiculée par l’Anglais Thomas Hobbes au XVIIe siècle (1) − laquelle pense que « l’homme ne serait véritablement homme que dans son action ». Idée bien chevillée au corps, y compris chez les personnes âgées elles-mêmes, pour qui vieillir c’est dégradant : « Bien souvent, ce n’est pas l’âge qui est la cause directe de l’accroissement des dépressions chez certains vieillards mais l’impression de ne servir à rien. »

Dénégation de la condition humaine − « Nous ne voulons d’ailleurs pas trop parler de “ces gens”, parce qu’ils nous découvrent une douloureuse et inquiétante prise de conscience sur l’humain » − qui va jusqu’au « bannissement ». « Nous rejetons les vieux entre des murs où ils n’auront plus l’entière responsabilité de leurs actes. »

Idéologie délétère de l’autonomie. Le bannissement à ordonner, c’est surtout celui du concept de dépendance, contre lequel s’érige Bertrand Quentin, et qui sous-entend que d’autres personnes, elles, ne seraient pas dépendantes. À l’instar du baron de Münchausen, qui se prévalait de s’être sorti d’un marécage en se tirant lui-même par les cheveux, « la modernité est ainsi tombée dans l’ivresse d’un homme qui se croit fils de lui-même ».

Erreur : nous sommes tous dépendants les uns les autres, « de notre boulanger, de notre chauffeur de bus, de notre vendeur de journaux… de nos hommes politiques », et réciproquement. « Il faudrait donc que nous apprenions à vivre seuls, tel est le soubassement de cette idéologie de l’autonomie. » Les personnes âgées sont, hélas, « marquées au fer rouge » par ce credo. Or Bertrand Quentin est formel : « J’ai besoin du regard de l’autre pour prendre conscience de moi-même. » Et de citer Hegel, Fichte, Michel Tournier et sa version du Crusoé dans laquelle Robinson n’est rien sans Vendredi.

Dépendance 2

De gauche à droite : William Roy, responsable santé du RSI Aquitaine ; Marine Thibaut, responsable prévention (Landes) de la Mutualité française Aquitaine ; Gilles Riaud, directeur de l'action sanitaire et sociale de la MSA Sud Aquitaine ; Sylvie Berardi, responsable de division ASS à la Carsat d'Aquitaine ; Chantal Gonthier, vice-présidente de la CCMSA et présidente de la MSA Sud Aquitaine ; Claudine Fauthoux, présidente de l’Asept Sud Aquitaine, administratrice de la MSA Sud Aquitaine ; et Bertrand Quentin, philosophe © Franck Rozé.

La revendication de l’intimité. Elle s’opère au regard des diktats de la sécurité. « C’est une tendance de fond chez nos contemporains, parmi ceux qui accompagnent les personnes âgées, de plutôt choisir les solutions qui rassurent au prix du bien-être mental de la personne elle-même. » Illustration à travers la structure panoptique, un modèle d’architecture carcérale à l’origine, imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. Il permet à un seul individu d’en observer plusieurs autres sans être vu lui-même.

Une configuration observée dans certains établissements gérontologiques, où le bureau des infirmiers se trouve au centre des unités d’hébergement. « Les personnes âgées peuvent être contraintes de passer l’essentiel de leurs journées dans un grand lieu de vie qu’un seul soignant peut embrasser du regard. » Or, une fois de plus, au même titre que l’enfant, l’adolescent et l’adulte, « pourquoi faudrait-il que les personnes âgées n’aient plus besoin d’intimité ? ». Bertrand Quentin évoque à l’appui le concept d’espace cabane, développé par le Hollandais Jacques Pluymaekers (2).

L’amour du risque. « À trop vouloir se plier aux impératifs de la sécurité, on peut bien vite faire perdre le goût à la vie. » Le philosophe y voit volontiers une injonction paradoxale, entre la pression sécuritaire des familles et l’ombre des procédures judiciaires, et la prise de risque inhérent à toute vie humaine. « Il faudrait alors produire une vie inhumaine où la sécurité serait assurée à 100%, si besoin avec l’aide de la contention ? », s’insurge-t-il. Car « notre fragilité est ontologique, intrinsèque à l’homme, il faut reconnaître la possibilité du risque ».

En continuant de glisser sur le thème, on apprend encore que «l’âge ne fait rien à l’affaire. Prendre en compte la dignité de la personne âgée, c’est aussi la prendre en compte comme corps ». Où il est question de sensualité, voire de sexualité, puisque l’époque, caractérisée par un allongement de la durée de vie en bonne santé, est favorable à la logique hédoniste, toutes générations confondues. « La vieillesse n’est pas un lent chemin vers l’inertie. »

Dépendance 3

© Téo Lannié/CCMSA Image(s).

Radoter/rajeunir en chantant. Si l’homme aspire à toujours s’expérimenter comme corps, il aspire également à s’expérimenter comme esprit. « Les vieux radotent. » Bertrand Quentin ne prétend pas le contraire, mais il réhabilite le ressassement. Il remarque, avec le gérontologue américain Robert Butler (3) et le gérontopsychiatre français Claude Balier (4), que ce retour sur le passé dont se délectent les personnes âgées renforce même leur cohésion psychique (5).

On peut encore se gausser en entendant nos aïeux entonner en groupe des refrains surannés dans les clubs du 3e âge ou les maisons de retraite. Le philosophe nous enseigne, là encore contre toute attente, qu’en procédant ainsi, les personnes âgées redeviennent jeunes. « Elles réactivent par le souvenir des émotions de leur jeunesse qui les fait vibrer à nouveau. » Avant de conclure en citant son homologue Paul Ricœur : « Vivant jusqu’à la mort ».

 

(1) Voir à ce sujet Le Léviathan, ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile, œuvre écrite par Thomas Hobbes, publiée en 1651.

(2) « L’institution : quand on n’a plus que son lit comme cabane ! », in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux – 2006/2 (no 37), Lieux et liens familiaux (Ed. De Boeck Université). En consultation libre sur le site www.cairn.info

(3) Créateur de l’âgisme, préjugé contre une personne ou un groupe en raison de l’âge.

(4) Auteur des « Éléments pour une théorie narcissique du vieillissement », Cahier de la fondation nationale de gérontologie, n°4, Paris.

(5) « Comme tout le monde et comme personne » (cf le chapitre « Apprendre à se construire jusqu’au bout : le vieillard qui radotait »), in Gérontologie et société – 2011/3 (n° 138), Vieillesses ordinaires (Ed. Fondation nationale de gérontologie). En consultation sur le site www.cairn.info

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Franck Rozé

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