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« Pour que l’enfant ne soit pas le perdant » Parents mode d'emploi (2/6)

© Téo Lannié

Direction les Pyrénées-Atlantiques, où l’association AERM 64 accompagne des familles en conflit, à travers un espace de rencontre et des services de médiation familiale. Deux tructures, différentes problématiques : renouer le dialogue avec son enfant et vivre sa parentalité après la séparation.

L’association espace rencontre et médiation 64 (AERM 64), créée en 1994, gère l’espace rencontre de Pau, qui reçoit plus de trente familles par semaine, ainsi que deux services de médiation familiale dans le Béarn et au Pays basque. La CCMSA aide au financement de ces deux activités via le comité des financeurs qui réunit notamment la CAF, le département et le ministère de la Justice. La MSA Sud Aquitaine y ajoute une participation sur ses fonds propres en fonction de son budget. 

Interview : Jean Gréchez,

directeur de l’AERM 64, psychanalyste de couple et de famille, et médiateur familial.

Qu’est-ce qu’un espace de rencontre parents-enfants ?

Les espaces de rencontre, aussi appelés points rencontre, sont un service gratuit dédié aux rencontres enfants-parents dans les cas de séparation ou de divorce, lorsque le dialogue n’est plus possible et lorsqu’il n’y a pas d’autre solution.

Lors d’un divorce ou d’une séparation, un droit de visite doit être établi. Quand le conflit est trop grave ou génère trop de peurs, quand il y a des risques liés à une pathologie, à un alcoolisme ou d’autres suspicions ou accusations d’abus, le juge des affaires familiales, sauf en cas de mise en danger, peut décider que les visites se dérouleront dans le cadre d’un espace rencontre. On peut dire qu’il s’agit « d’un soin vital » qui consiste à appliquer l’un des principes de la convention internationale des droits de l’enfant, son droit d’accès à ses deux parents. 

Concrètement, comment ça se passe ?

Notre travail est d’accueillir l’enfant et le parent avec lequel il vit, d’organiser la rencontre entre cet enfant et l’autre parent, puis de travailler avec eux pour que leur relation évolue et qu’ils n’aient plus besoin de nous. Ce parent visiteur peut aussi être un grand-parent, plus rarement un frère ou une sœur. Les professionnels qui interviennent dans ces espaces sont des assistantes sociales, des psychologues, des éducateurs ou des médiateurs.

Selon les situations, le professionnel peut être plus ou moins présent lors des rencontres. Les premières entrevues ont lieu dans les locaux, avec une visite d’une heure trente au maximum. La fréquentation moyenne de l’espace rencontre de Pau se situe entre cinq et sept mois. Cela peut parfois durer plus longtemps, comme lors d’un cas d’alcoolisme ou de pathologie importante du parent ou de l’enfant. Ce dernier va grandir, prendre conscience du problème de son parent et en mesurer les risques. Mais cela prend du temps. 

Plus qu’un simple lieu d’exercice du droit de visite, vous y effectuez donc tout un travail autour de la relation parent-enfant ?

En effet, l’objectif n’est pas de mettre en présence l’enfant et son parent dans une pièce, et de les laisser là. Tout d’abord, il faut permettre la séparation avec le parent qui vit avec l’enfant dans les meilleures conditions, en les rassurant, et comprendre pourquoi c’est compliqué.

Dans ces situations très conflictuelles, l’enfant se retrouve dans une position difficile, dans un conflit de loyauté. Il ne s’autorise pas forcément à laisser son parent pour aller vers l’autre. C’est pour cela que nous devons accompagner cette séparation, pour qu’il n’ait pas le sentiment de trahir. D’autant plus qu’après avoir vu le parent dont il est séparé, il revient avec celui avec lequel il vit au quotidien.

Une situation délicate…

Oui. Néanmoins, notre objectif n’est pas seulement que tout se passe bien, mais que l’enfant puisse, au travers de la relation avec son parent, se structurer et se construire en prenant en compte les limites de ce parent. Si l’on reprend l’exemple de l’alcoolisme, le but est que l’enfant prenne conscience de ce fait, petit à petit, puisse l’accepter et se construire, tout en s’en protégeant.

De même, nous travaillons à ce que le parent comprenne qu’une distance avec son enfant peut être nécessaire. Dans tous les cas, on voit comment les choses évoluent. Au fur et à mesure, si le magistrat nous en laisse la possibilité, nous proposons des sorties : par exemple, une heure, avec une demi-heure avant et après pour discuter. Puis, on va aller vers des sorties de plus en plus importantes, jusqu’à ce que le juge considère qu’il n’y a plus besoin d’une structure comme la nôtre. 

En quoi la médiation familiale est-elle différente ?

Tout d’abord, il s’agit d’une prestation de service qui implique une participation des usagers à hauteur de leur revenu. Celle-ci peut aller de 2 à 130 euros (au-dessus de 5 300 euros de revenu par personne pour cette dernière), la participation moyenne étant de 20 à 25 euros. Nous intervenons, ici aussi, essentiellement dans les situations de séparation et de divorce.

Mais, surtout, nous ne sommes pas dans la question de la relation entre l’enfant et l’un de ses parents, mais entre adultes. Nous ne travaillons pas directement avec l’enfant ; nous accompagnons les parents pour les aider à trouver eux-mêmes des solutions adaptées à leur situation. Ceux-ci viennent soit sur proposition d’un juge, soit dans une démarche volontaire, car ils ont besoin d’un tiers pour les aider à s’entendre sur l’exercice de l’autorité parentale, l’organisation des visites ou des résidences, les pensions alimentaires, etc. Il est donc nécessaire qu’avec l’accompagnement des médiateurs familiaux, ces deux parents puissent se parler.

Il n’est donc pas question du couple en lui-même…

Non. Il faut bien comprendre que la médiation, ce n’est pas du conseil conjugal, de la thérapie de couple ou familiale. Il ne s’agit pas de rétablir le couple, mais de permettre à des personnes séparées ou divorcées de trouver l’organisation qui leur convient par rapport à leur enfant. Être parent au-delà de la séparation. Que chacun trouve sa place, pour faire en sorte que l’enfant ne soit pas le perdant de cette séparation. 

Cependant, en plus des séparations, nous traitons également quelques conflits transgénérationnels entre des grandsparents et des parents. Et nous avons par ailleurs de plus en plus de médiations entre les membres d’une fratrie pour des situations de prise de décision sur l’éventuel placement d’un parent, notamment dans les cas de maladie d’Alzheimer. Une situation qui peut être très destructrice dans une famille. 

Quelle proportion de ressortissants agricoles recevez-vous ?

Les ressortissants agricoles, comme les autres, ont des problèmes familiaux. Ils représentent entre 15 et 20 % de notre fréquentation. Ce taux s’explique notamment par la plus faible proportion de divorces dans ce milieu, même s’ils ont tendance à augmenter. Nous avons d’ailleurs mis en place une permanence en milieu rural au Pays basque, pour un meilleur maillage du territoire. Que ce soit en médiation ou en espace de rencontre, la différence que l’on peut trouver se situe au niveau des enjeux qui pèsent autour d’une exploitation agricole. 

Souvent, l’enfant est en effet porteur de l’espoir de continuer l’entreprise familiale. En cas de séparation, cela prend une ampleur différente et peut rendre les conflits plus importants. L’enjeu est ici économique et pas seulement affectif, d’autant plus s’il y a une situation d’endettement ou de fragilité financière. En termes de biens, par exemple, la maison se trouvant souvent sur le terrain de l’exploitation, cela peut compliquer la situation.

Il y a une autre dimension que j’ai pu constater : souvent, plusieurs générations vivent sur l’exploitation. Dans ces cas-là, les grands-parents peuvent être une source ou se retrouver au coeur des conflits. Cependant, je pense qu’il ne faut pas particulariser ce milieu par rapport aux autres. Notre travail est le même. À part ces enjeux spécifiques, qui vont orienter le contenu des entretiens, il n’y a pas de vraie différence. Et leur éloignement de la ville n’est pas un frein. Outre les situations qui les amènent à venir au tribunal et à être informés par ce biais, je pense que si le service est connu et répond à un besoin, les gens se déplacent. Certains viennent nous voir de très loin.

 

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Marie Molinario

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