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Profession : «executive woman» dans l’agriculture

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Odile Dejean © Franck Rozé

Agriculture, métier de couple, soit. Pourquoi en découpler les droits, alors ? L’agricultrice engagée Odile Dejean œuvre pour garantir l’égalité femme/homme dans ce domaine. Avec d’autres, elle est à l’origine du Guide des femmes en agriculture, dont la diffusion sur les contrées des MSA Midi-Pyrénées Nord et Sud fait florès. Portrait.

Et là soudain, elle apparaît. Pantalon noir flottant et veste de tailleur cintrée dans l’une des allées du salon international de la qualité alimentaire, le Sisqa, qui se tient tous les ans depuis une décennie dans la « ville rose ». Venant à ma rencontre, le pas aussi vif que le débit de ses paroles au téléphone. Quelques minutes auparavant, je me demandais encore à quoi pouvait bien ressembler cette femme à l’accent du Midi.

Les Années folles

Une coiffure à la garçonne, quelques bijoux discrets et une paire de lunettes rectangulaires un brin « fashion » sont maintenant tout près de moi. Pour un peu, on se croirait plongé dans les Années folles. Mais Odile Dejean l’agricultrice, pour être l’héritière d’une lignée de femmes libres, déclare pourtant ne pas être féministe. Le mot ferait-il peur dans une profession qu’elle reconnaît volontiers comme « macho » ?

Ce qui est sûr, c’est que si les femmes en agriculture ont acquis certains droits, elles se doivent de résister encore. « Je suis un peu une révolutionnaire », dit-elle, en maniant volontairement la litote. Alors que la loi d’orientation agricole de 2006 rend obligatoire l’option pour le statut de salariée, d’exploitante ou de collaboratrice des agricultrices, elle trouve « anormal », pour ne pas dire autre chose, qu’en France, 16 000 femmes ne soient toujours que les ayants droit de leurs conjoints.

Et parmi elles, 50 % ont moins de 40 ans. Elles auraient bien besoin d’un guide, et c’est justement ce qui nous amène à nous rencontrer aujourd’hui, puisqu’on est là pour le lancement régional du Guide des femmes en agriculture, un « bébé » qu’Odile et d’autres agricultrices portent collectivement depuis les origines du projet.

Les Enfants du paradis

Ses premiers mots sont pourtant allés vers un autre dossier qui lui tient également à cœur. Avant même d’avoir appuyé sur le bouton d’enregistrement de mon dictaphone − « Vous avez beaucoup de piles, j’espère ? », plaisantera-t-elle, volubile − elle avait déjà glissé sur le terrain de la Maison familiale rurale Val de Garonne à Escatalens, dont elle est la présidente. « On a un gros projet de construction pour des bâtiments neufs… 4,6 millions d’euros ! »

Sur ce sujet dont elle s’est emparée, comme sur les autres, dire qu’elle est intarissable, ce ne serait que pointer le flot sans en révéler ni la source ni la direction. « Nous les femmes, on ne s’engagent pas à moitié… on est perfectionnistes. Ça nous bouffe la vie. »

Elle sait de quoi elle parle : administratrice du 3e collège à la MSA Midi-Pyrénées Nord « seule femme élue sur mon département, le Tarn-et-Garonne », relève-t-elle au passage − assumant plusieurs mandats au sein de différentes commissions nationales à la FNSEA, dont celle des agricultrices (CNA), cela s’entend, présidente de la fédération régionale des MFR de Midi-Pyrénées, et j’en passe. « On vient me chercher », s’excuse-t-elle pratiquement pour justifier ses multiples casquettes. Et comme l’Arletty des Enfants du paradis, le film de Marcel Carné, quand elle a envie de dire « oui », elle ne sait pas dire « non ».

Une femme en agriculture

Fille d’ouvrier, Odile l’Aveyronnaise n’était pas destinée à devenir agricultrice. Bac scientifique en poche, elle est responsable de rayon dans un supermarché quand, par choix, elle décide de rejoindre son mari sur l’exploitation arboricole et céréalière qu’il a repris à la suite de ses parents. Elle se lance dans une formation agricole. En 1991, elle entame une nouvelle carrière d’agricultrice sur les coteaux de Moissac, à Saint-Paul-d’Espis. Elle trouve rapidement sa place dans l’EARL : son installation est centrée sur le processus de calibrage et de conditionnement des fruits.

Des fruits, elle en récoltera aussi lors des assemblées générales de la FNSEA, au début des années 2 000. C’est lors de l’une d’entre elles que commencera à germer dans son esprit l’idée du Guide. Dans la besace d’une élue d’une MSA en Basse-Normandie, Patricia Lebouvier, aujourd’hui administratrice centrale, se trouvent des fiches recensant les droits des femmes en agriculture.

Elles nourrissent sa réflexion. « Quand la situation économique est difficile dans l’exploitation, c’est pas l’homme qui va partir le premier, c’est la femme », dit-elle. « C’est la femme qui va chercher un boulot précaire ou des droits au RSA parce qu’elle sait qu’il faut faire manger les enfants. Par fierté, les hommes ne vont pas y aller ». Sortez les violons. « Je ne suis pas mélo, c’est une réalité ! », balance-t-elle.

Un métier de femmes et d’hommes

Avec son allant et son entregent, avec le soutien de la MSA puis de Brigitte Lamouri, déléguée départementale aux droits des femmes et à l’égalité, la présidente de la commission des agricultrices FDSEA 82 ira frapper à toutes les portes des OPA (organisations professionnelles agricoles), des services de l’État, des collectivités territoriales du Tarn-et-Garonne et de la Région, en repartira avec les mises à jour de toutes les fiches et des financements, bien au-delà de ses espérances, même. « Tout le monde a fourni sa note. J’ai été surprise. Pour une fois, ça allait plus vite que moi, confie-t-elle aujourd’hui, encore interloquée. La preuve que l’on répondait bien à un besoin. »

Au final, 6 000 exemplaires − « sans publicité » − d’une brochure de 64 pages bourrées d’infos pratiques étaient tirés puis distribués aux agricultrices du Tarn-et-Garonne dans un premier temps, dès 2010 (Lire par ailleurs). Par un effet boule de neige, les différentes commissions des agricultrices FDSEA de la région Midi-Pyrénées adhéraient à la démarche (1). Le Guide ayant fait d’autres petits, comme dans le Morbihan ou la Loire, par exemple.

Fin de l’histoire ? Que nenni. « Il n’y a que maintenant que j’ai les chaussures qui brillent », assure Odile Dejean. Entendez par là que si la reconnaissance a mis du temps à venir, il est désormais important de la rehausser pour servir la cause féminine. « On ne va pas piquer la place aux mecs. On apporte une complémentarité, un regard différent. » Elle se félicite de la représentativité à la hauteur de 30 % de femmes sur la liste des élections aux chambres d’agriculture. Et pour rassurer définitivement ces messieurs, elle conclut en citant Christiane Lambert, première vice-présidente de la FNSEA : « L’important n’est-il pas que demain, des femmes et des hommes puissent encore choisir notre métier ? ».

 (1) Soit tous les départements couverts par les MSA Midi-Pyrénées Nord et Sud, sauf les Hautes-Pyrénées, qui ne dispose pas de commission des agricultrices.

Franck Rozé

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