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Vieillir rime aussi avec plaisir

photo du Docteur Kariger

« On peut tomber amoureux à tout âge. Ce sont les saveurs de l’existence qui changent avec le temps », explique Le Dr Kariger. © Alexandre Roger/Le Bimsa

« Quand plaisir et désir riment avec vieillir. » Qui d’autre que le Dr Kariger, gériatre, professionnel reconnu au parler vrai qui a consacré sa vie au bien-être des personnes âgées, aurait pu mener sans faute note une conférence au thème aussi ambitieux ? Reportage.

Ça ne me déplairait pas d’avoir un amoureux mais je ne pourrais plus revivre avec quelqu’un. Chacun chez soi. » Marie-Madeleine, 65 ans, a fait le chemin depuis Ham-les-Moines, village des Ardennes où elle réside, jusqu’à Renwez, commune voisine, pour écouter la conférence du Dr Kariger, gériatre. Le thème « Quand plaisir et désir riment avec vieillir » a titillé sa curiosité et celle d’une cinquantaine de personnes réunies à la salle des fêtes, le 9 octobre.

Avec l’âge, la relation à soi, au couple, à la famille ou à la vie sociale évolue. Comment vivre au mieux ces changements, tout en conservant bien-être et équilibre ? Éric Kariger, ancien chef de l’unité de médecine palliative et de soins de support du CHU de Reims, aborde avec rigueur, justesse, pudeur mais aussi humour, tous les désirs et tous les plaisirs à maintenir à l’automne de sa vie.

Marie-Madeleine, elle, est venue en famille. « Je me suis fait débaucher par mon frère et ma belle-sœur », prévient celle qui expose sans fausse pudeur sa solitude et ses problèmes du quotidien, qui pèsent à la longue…

Ce petit-fils d’agriculteur, père de trois enfants qui a le « bonheur » d’être marié avec la même femme

Ce petit-fils d’agriculteur, père de trois enfants qui a le « bonheur » d’être marié avec la même femme depuis 29 ans, n’hésite pas à dévoiler une part de son intimité à un auditoire absorbé. © Alexandre Roger/Le Bimsa

« Tout le temps toute seule, ce n’est pas drôle. Alors, j’essaie de m’occuper. Je fais du bénévolat aux Restos du Cœur. » Mais cela ne remplit pas une vie. Elle tente pourtant de briser sa solitude. « J’ai essayé les sites de rencontres sur Internet et les agences matrimoniales. J’ai rencontré mon dernier compagnon sur le Web. Cela fait quatre ans qu’il est décédé. Je l’ai accompagné jusqu’au bout… » Le portrait de l’homme de ses rêves ? « Il ne faut pas qu’il fume ou qu’il boive. Et puis, j’aimerais qu’il soit grand car mon mari était petit. Mais le plus important est qu’il soit gentil… »

« On peut tomber amoureux à tout âge. Ce sont les saveurs de l’existence qui changent avec le temps, confirme le Dr Kariger. L’être humain est un être social qui n’est pas fait pour rester seul. La solitude est l’ennemie du bien-vieillir. La pire des choses, juste après la mort elle-même, est la mort sociale. Il y a des gens qui n’existent plus dans le cœur de personne. »

Costume cintré sur un corps de jeune homme affûté par la course à pied, le médecin se présente comme « un militant humaniste et gérontophile. Quelqu’un qui aime sincèrement les vieux », précise ce jeune grand-père. Sa carrière de gériatre au CHU de Reims pendant 23 ans et son poste actuel de directeur médical d’un groupe de maisons de retraite en attestent.

« J’ai 53 ans et ça aussi je l’assume. Le premier piège est de ne pas accepter qui nous sommes.»

Il revendique un esprit carabin, assume être un provocateur mais aussi son âge. « J’ai 53 ans et ça aussi je l’assume. Le premier piège est de ne pas accepter qui nous sommes. » Ce petit-fils d’agriculteur, père de trois enfants qui a le « bonheur » d’être marié avec la même femme depuis 29 ans, n’hésite pas à dévoiler une part de son intimité à un auditoire absorbé.

« Je ne me coiffe pas ou je ne m’habille pas de la même façon que mon fils. Lorsqu’on se retrouve tous les deux dans la salle de bain, je vois bien qu’on n’est pas pareil. L’ambition n’est pas de rester jeune mais de bien vieillir.

 

Et bien vieillir, c’est commencer par accepter  son âge. Les rides sont belles. Elles sont le résultat d’une vie d’expression et ne mentent pas. Quoi de plus beau que le regard pétillant de Jean d’Ormesson ou de sœur Emmanuelle jusqu’à la fin de sa vie ? »

Les trois clefs pour être heureux sont, pour lui, « l’amour, le goût de l’effort et le pardon. Le pardon, au sens laïc du terme, est une arme magnifique pour réussir sa vie et celle de ceux qui nous entourent. Si on a trop de rancunes accumulées dans nos placards psychologiques, le vieillissement s’annonce compliqué. Le pardon est nécessaire mais pour pardonner, là aussi, il faut être deux… »

Son auditoire, composé majoritairement d’enfants du baby-boom devenus fringants papy boomers, l’écoute religieusement. Cette génération, marquée par l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé, est amenée à se poser des questions inédites : comme celle de savoir que faire du temps qu’il reste.

« Même si ce n’était pas forcément mieux avant, ils ont connu la paix, le plein emploi et la libération des mœurs… Une génération nombreuse, avec en moyenne un bon niveau de vie et parfois un temps de retraite plus long que sa vie active. Ce qui lui donne une responsabilité par rapport aux générations précédentes et suivantes, moins privilégiées. C’est aussi une génération prise en sandwich entre les parents dans la grande vieillesse et les enfants parfois encore à charge. »

Jean et Bernard, 82 ans tous les deux

Jean et Bernard, 82 ans tous les deux : « On a particulièrement apprécié l’humour du Dr Kariger. » © Alexandre Roger/Le Bimsa

La sexualité dans tout ça ? « La sexualité est la partie animale la plus dure à domestiquer. Il faut mettre l’imagination au pouvoir. Être inventif. Ne pas banaliser le nu. Ne pas se négliger. Sachez vous faire beau ou belle pour celle ou celui que vous aimez. Ne pas se voir uniquement comme des grands-parents. »

D’après lui, prendre quelques années au compteur a même ses avantages… « Fini la peur de se retrouver enceinte. Et l’éjaculation précoce n’est plus qu’un vieux souvenir. » Le Dr Kariger est du genre à appeler un chat un chat.

« Autant la sexualité n’a jamais été aussi montrée, jusqu’à devenir omniprésente, autant elle reste pudique à partir d’un certain âge. Comme si les personnes, l’âge avançant, n’avaient plus le droit d’aimer, ni à leur dose d’endorphine, l’hormone du plaisir. Même si ce n’est pas pour faire la galipette du grand soir, pouvoir poser la tête sur l’épaule de l’être aimé ou simplement lui tenir la main sont les plus belles relations du monde. Il  y a une place pour la vie sensuelle, câline, tactile. On a tous besoin d’avoir quelqu’un sur qui compter. »

Mais pour pouvoir aimer, il faut être bien dans sa tête et dans son corps. « La vieillesse n’est pas une maladie. Ne pas fumer, boire beaucoup d’eau, bien bouger, manger de tout en portant une attention particulière aux protéines, le calcium et la vitamine C… »

Comme en réponse aux prescriptions du Dr Kariger, juste après la conférence, Jean et Bernard, 82 ans tous les deux, font le plein de vitamine C en buvant un jus d’orange offert par les équipes de la MSA.

« Ce que je retiens, c’est qu’on n’est pas fait pour vivre seul, commente Bernard. Avec ma compagne, on vit chacun chez soi. Le sexe, avec les années, est moins présent dans nos vies mais n’a pas disparu. » L’appartement séparé, peut-être le secret d’une vie de couple épanouie ?

Alexandre Roger

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